Paris. La photographe Ayana V. Jackson expose ses femmes à la galerie Marianne Ibrahim

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Ayana V . Jackson
Ayana V . Jackson

I Would Follow Her by Ground and Sea est l’exposition d’œuvres de la photographe américaine Ayana V. Jackson, présentée du jeudi 22 janvier au samedi 14 mars 2026 à la galerie Mariane Ibrahim (Paris 8e). Elle retrace l’engagement constant de l’artiste autour de la figure de la femme, envisagée comme un lieu de mémoire, de pouvoir et de projection vers l’avenir.

Ayana V. Jackson.

Ayana V. Jackson fait de la photographie un espace d’histoire, de mémoire et de résistance. Ses images, souvent performées et composées avec une précision quasi théâtrale, rejouent des récits que l’archive a figés ou mutilés : elles déplacent les regards, réécrivent les hiérarchies, et redonnent présence à celles que l’histoire a reléguées à la marge. L’artiste cite, transforme et réactive des sources visuelles ou textuelles afin de rendre l’archive vivante — ici, maintenant — et de rappeler que toute représentation est un champ de bataille.

Ayana V. Jackson.

Au rez-de-chaussée, trois œuvres issues de la série From the Deep: In the Wake of Drexciya (2023) ouvrent le parcours. Ce cycle a notamment été montré au Smithsonian National Museum of African Art à Washington. Jackson y développe une mythologie aquatique inspirée de “Drexciya” : une civilisation sous-marine née, dans la légende, des femmes africaines enceintes jetées par-dessus bord pendant la traite transatlantique. L’abîme n’y est plus seulement lieu d’anéantissement ; il devient un territoire de transformation, une matrice de survivances, un contre-monde où la puissance des femmes recompose l’histoire à partir de ses blessures.

Dans cette “aquatopie” sacrée, les images confrontent la violence qui a condamné des millions de corps à la mer, tout en imaginant un monde façonné par des femmes résilientes et souveraines. Jackson mobilise fréquemment son propre corps comme matériau critique : elle ne “représente” pas seulement des figures, elle les incarne, afin d’exposer les mécanismes du regard, de l’effacement et de la survivance. Le geste est frontal : retourner l’histoire contre ses iconographies, et demander ce que ces récits engloutis voient lorsqu’ils nous regardent à leur tour.

Ayana V. Jackson.

À l’étage, l’exposition réunit des œuvres issues des séries Dear Sarah (2016) et You Forgot to See Me Coming (2023). Deux ensembles qui prolongent la méthode de Jackson : revisiter l’histoire par l’auto-représentation performative, faire surgir la complexité là où l’archive a simplifié, exotisé ou blanchi.

Ayana V. Jackson.

Dans Dear Sarah, Jackson explore l’identité fragmentée de Sarah Forbes Bonetta (vers 1843–1880), jeune fille yoruba capturée au XIXe siècle, avant de devenir la protégée — et filleule — de la reine Victoria. La série interroge la violence des récits de “sauvetage” et la manière dont un destin peut être confisqué par les puissants, puis recadré en anecdote édifiante. Jackson recompose un autre récit : moins décoratif, plus trouble, où la dignité n’est pas un don, mais une reconquête.

Ayana V. Jackson.
Référence : Sarah Forbes Bonetta.

Les photographies de You Forgot to See Me Coming examinent les croisements entre les histoires des femmes noires et autochtones dans les conflits armés du début du XXe siècle, notamment la Révolution mexicaine. Jackson y convoque des figures et des sources d’archives — dont le fonds Casasola — et cite notamment Carmen Robles, présentée comme une colonelle noire engagée aux côtés de l’armée zapatiste. Au-delà du cas, la série vise une cible plus vaste : la tendance persistante à minimiser le rôle des femmes dans les mouvements de libération, et les récits nationaux qui, en durcissant la couleur et le genre, effacent des trajectoires entières.

Biographie

Ayana Vellissia Jackson est née en 1977 dans le New Jersey. Elle vit et travaille entre les États-Unis et l’Europe, avec une présence régulière en France. Formée notamment à la sociologie, puis à la théorie critique et aux pratiques de l’image, elle développe depuis les années 2000 une œuvre où la photographie dialogue avec l’histoire de l’art, l’archive coloniale et les récits de la diaspora noire. Souvent, l’artiste prend elle-même la pose : ce choix d’incarnation fait de l’image une scène d’enquête, un laboratoire du regard, et une manière d’arracher les corps à leurs mises en vitrine historiques.

La dimension politique de son travail a récemment franchi un seuil très concret : sa série From the Deep: In the Wake of Drexciya a été explicitement citée dans un texte publié par la Maison-Blanche le 21 août 2025, sous le titre President Trump Is Right About The Smithsonian, visant certaines orientations et expositions du Smithsonian. Au-delà de la polémique, l’épisode dit quelque chose d’essentiel : les images de Jackson ne se contentent pas de “commémorer”, elles dérangent l’ordre des récits — et c’est précisément pour cela qu’elles comptent.

Ayana V. Jackson.
Ayana V. Jackson, 2017.

En opposant représentation et contre-représentation, l’artiste rappelle que la photographie peut être un instrument de domination — mais aussi un outil de réappropriation. Ici, la figure de la femme devient un pivot : non pas un motif, mais une force narrative qui porte mémoire, résistance et futur.

Infos pratiques

Exposition : I Would Follow Her by Ground and Sea — Ayana V. Jackson
Dates : du 22 janvier au 14 mars 2026
Lieu : Galerie Mariane Ibrahim
Adresse : 18, avenue Matignon, 75008 Paris
Horaires : du mardi au samedi, 11h–19h (fermé dimanche et lundi)
Entrée : libre (galerie)
Contact : 01 81 72 24 60

Sources

  • Galerie Mariane Ibrahim — “Current exhibitions” : I Would Follow Her by Ground and Sea (dates 22 jan. – 14 mars 2026).
  • Galerie Mariane Ibrahim — page Contact (adresse : 18 avenue Matignon, horaires, téléphone).
  • CNAP — fiche lieu Mariane Ibrahim (entrée libre, adresse et horaires) et entrée agenda (dates de l’exposition).
  • Smithsonian National Museum of African Art — présentation From the Deep: In the Wake of Drexciya with Ayana V. Jackson.
  • Le Monde (4 février 2026) — article sur l’exposition et mention du texte de la Maison-Blanche du 21 août 2025 (President Trump Is Right About The Smithsonian).
  • The Art Newspaper (25 août 2025) — analyse des réactions à la liste de griefs publiée par la Maison-Blanche sur le Smithsonian.
Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.