La poétesse rennaise Pauline Bilisari a l’art de dire « ça ira » sans tricher

3788
Pauline Bilisari
Pauline Bilisari

La poésie de Pauline Bilisari ne joue pas à être profonde : elle ne surplombe pas l’émotion, elle la vit. Et, par sa franchise, elle finit par faire du lecteur un témoin — presque un confident.

Née en 2000, originaire de Toulon et installée à Rennes, Pauline Bilisari avance depuis quelques années avec une trajectoire qui ressemble à sa poésie : directe, autodidacte, obstinée. D’abord le besoin d’écrire, avant la stratégie. D’abord l’élan, avant le « milieu ». Éditrice free-lance, autrice passée par l’auto-édition, elle a construit son lectorat au fil des partages, des extraits, de cette présence contemporaine où l’on ne sépare plus tout à fait la page et la vie — sans pour autant confondre la littérature avec une vitrine.

Et puis il y a Ça ira. Le titre, à lui seul, pourrait être un slogan d’affiche ou une formule qu’on se répète pour tenir. Chez elle, c’est plutôt un pari : une phrase qu’on n’ose pas toujours prononcer, et qu’on déplie pourtant, poème après poème, comme on ouvrirait une fenêtre dans une chambre trop longtemps fermée.

Ça ira n’est pas un manuel de consolation, et c’est précisément pour cela qu’il console. La poésie de Pauline Bilisari n’explique pas la douleur : elle la reconnaît. Elle lui donne une forme respirable, une syntaxe simple, une nudité presque enfantine qui, paradoxalement, demande du courage. Ses textes courts fonctionnent comme des battements — parfois une évidence, parfois une secousse, parfois une main posée sur l’épaule.

Pauline Bilisari
Ça ira de Pauline Bilisari

Ce qui frappe, c’est la façon dont Pauline Bilisari écrit sans décor. Pas d’emphase inutile. Pas de virtuosité pour faire joli. Une langue accessible, oui — mais accessible comme un aveu, pas comme un produit. Et dans cette accessibilité, un phénomène puissant se produit : le lecteur se reconnaît. Pas forcément dans les faits, mais dans les sensations. L’angoisse, l’épuisement, la honte, la solitude, la peur de « trop ressentir », la difficulté à s’aimer, l’idée (si moderne) qu’il faudrait être performant même dans sa guérison.

On parle parfois de « poésie thérapeutique » ; ici, le mot s’entend au sens le plus juste : non pas une distribution de solutions, mais une autorisation. L’autorisation de craquer. D’avoir peur. De ne pas aller bien. De ne pas « mériter » sa peine. De se rappeler que la douleur n’a pas besoin d’être comparée pour être légitime.

tu as le droit
de craquer
de pleurer
de hurler
tu as le droit
de te sentir dépassé
désarmé
asphyxié
ne laisse personne
te faire croire
que tu n’as pas le droit
d’avoir mal
nos souffrances
sont incomparables
mais nos douleurs
sont légitimes

Dans Ça ira, certains motifs reviennent comme des vagues, ils ne répètent pas la même phrase, mais ils insistent, ils déplacent, ils creusent. On y retrouve une cartographie intime de l’hypersensibilité, et, au-delà, une manière très contemporaine d’éprouver le monde — quand chaque détail peut froisser, et que le silence devient parfois un danger.

  • L’hypersensibilité : tout passe trop fort, trop vite, trop près ; les mots tentent de rendre cette intensité vivable.
  • La parole empêchée : cris rentrés, non-dits, fatigue de devoir « tenir » ; l’écriture comme issue.
  • L’eau : noyade, apnée, remontée ; une métaphore continue de la crise et de la survie.
  • La solitude : la chambre, l’absence, le vide qui prend de la place, les souvenirs qui s’accrochent.
  • L’amour : désir, dépendance, manque, besoin d’être choisi « consciemment » ; vertige et lucidité.
  • Le miroir : estime de soi, dialogue intérieur ; l’apprentissage difficile de la tendresse envers soi.
  • La guérison non linéaire : paliers, rechutes, reprises ; aller mieux sans promesse magique.
  • La douceur : non comme injonction, mais comme horizon crédible, conquis mot après mot.
  • Le collectif derrière l’intime : la sensation d’un monde qui presse, normalise, juge vite et exige d’être « fort ».

si le bonheur est éphémère
rappelle-toi que ta douleur aussi

ça va mieux,
mais j’attends ce jour
où ça ira tout court

Réduire Pauline Bilisari à l’intime serait pourtant passer à côté d’une autre dimension : la manière dont l’intime, chez elle, finit par toucher au collectif. Dans Ça ira, la fragilité n’est pas seulement une histoire personnelle ; elle devient aussi le symptôme d’un monde qui presse, qui normalise, juge vite, exige d’être « fort » — et qui s’étonne ensuite de voir tant de gens s’effondrer en silence.

Quand la poésie glisse vers la critique sociale, elle ne le fait pas à coups de slogans, mais par une série de constats : une sensation d’injustice, de décalage, d’étranglement. Cette capacité à passer du « je » au « nous » sans perdre la sincérité fait partie de ce qui distingue une voix ; l’émotion n’y est pas une bulle, mais une manière d’être au monde.

tu n’es pas de trop dans ce monde

lorsque la fin de l’histoire ne nous plaît pas
il suffit de la réécrire

Ça ira a d’abord existé comme un premier élan, presque brut, avant d’être repris, revu, augmenté dans une édition plus récente parue en octobre 2025. Ce détail compte : il raconte une autrice qui revient sur son propre matériau, non pour le lisser, mais pour l’assumer autrement. Comme si l’on relisait son ancien soi avec davantage de justesse — et, peut-être, davantage de calme.

Il y a là quelque chose de très rennais, au fond : ce mélange de pudeur et de frontalité, de discrétion et d’exigence. Pauline Bilisari n’écrit pas « depuis Rennes » comme on collerait une étiquette ; elle y écrit comme on s’enracine. Au milieu des jours ordinaires, des saisons qui passent, des corps qui encaissent, des mots qu’on tente d’ordonner pour ne pas se perdre.

Pauline Bilisari
Pauline Bilisari

Ça ira (édition Robert Laffont, 2025)

  • Titre : Ça ira
  • Autrice : Pauline Bilisari
  • Éditeur : Robert Laffont
  • Date de parution : 2 octobre 2025
  • Format : grand format, relié
  • Pagination : 260 pages
  • EAN : 9782221284261
  • ISBN : 2221284267
  • Dimensions : 13,50 × 20,00 cm (env. 20,9 × 14,2 cm selon les fiches libraires)
  • Poids : env. 382 g
  • Illustrations : aucune
  • Langue : français

À noter

Une rencontre-dédicace est annoncée au Festival Rue des Livres 2026.