Afin de mieux réguler la cohabitation entre vélos, trottinettes, poussettes, piétons irrités et usagers occasionnellement distraits, la Ville de Rennes s’apprête à lancer à la rentrée 2026 une expérimentation inédite en France : le “clignotant corporel assisté” pour cyclistes urbains. Le dispositif, actuellement à l’étude avec plusieurs partenaires de la mobilité, vise à rendre les changements de direction plus lisibles grâce à un système de signalisation gestuelle renforcée.
Concrètement, il ne s’agira plus seulement de tendre le bras avant de tourner, comme le prévoit déjà le code de la route, mais d’accompagner ce geste d’une posture clairement identifiable, validée par un référentiel municipal défini conjointement par les Directions des Moblités douces et de la Communication de Rennes et Rennes métropole. Cette nouvelle grammaire du déplacement à deux roues ambitionne de mettre fin à ce que plusieurs documents de travail nomment pudiquement les “bifurcations ambiguës”, ces changements de cap soudains qui transforment parfois une simple piste cyclable en théâtre d’incompréhension collective et s’accompagne souvent de piétons froissés.
Une réponse à la montée des tensions sur les pistes
À Rennes, la pratique du une-deux-trois roues a fortement progressé ces dernières années. Avec elle, un nouveau paysage d’usages est apparu, plus dense, rapide, nerveux, individualiste, mal aimable et accidentogène. Une ambiance assez proche d’un far west où les vaches fileraient à 40 km à l’heure. Bref, entre le cycliste quotidien qui file au cordeau, le parent à vélo cargo, l’étudiant en écouteurs, le sportif en danseuse, l’usager du dimanche et le piéton qui traverse la piste comme s’il s’agissait encore d’un trottoir, la circulation douce est devenue à Rennes un art de l’évitement.
Selon une note technique qui a circulé entre plusieurs services, la collectivité cherche donc à “réduire la charge interprétative qui pèse sur les mobilités actives”. En d’autres termes, éviter que chacun ait à deviner, au dernier moment, ce que l’autre compte faire. Un cadre proche du dossier résume l’enjeu en termes presque philosophiques : “Le problème, ce n’est pas tant la vitesse que l’intention mal annoncée. Beaucoup de conflits urbains naissent d’un imaginaire du virage insuffisamment partagé.”
Un apprentissage du geste juste
Le futur protocole distingue plusieurs signaux. Pour tourner à droite, le bras ne devra plus être simplement tendu, mais légèrement abaissé, paume ouverte, dans une attitude dite “d’intention lisible non agressive”. Pour tourner à gauche, la posture recommandée inclinera subtilement l’épaule afin d’éviter toute confusion avec un salut, un étirement ou un geste d’humeur.
Une séquence plus élaborée est même envisagée pour les cas délicats, notamment les rabattements vers un arceau, les arrêts devant une boulangerie ou les hésitations prolongées à l’approche d’un feu. On évoque un triptyque gestuel en trois temps : regard, bras, ralentissement. L’ensemble fera l’objet d’une campagne publique à l’automne, avec affiches, tutoriels et ateliers d’appropriation dans plusieurs quartiers. Le nom de cette démarche a déjà été trouvé par les spin doctors de la métropole : “Mon corps indic”.
Des séances d’entraînement sur l’esplanade Charles-de-Gaulle
Pour accompagner l’expérimentation, la métropole proposera des sessions gratuites de “signalisation cyclo-corporelle” esplanade Charles-de-Gaulle, le dimanche matin. Animées par des médiateurs mobilité, elles permettront aux participants d’apprendre à annoncer un demi-tour, un ralentissement, une indignation ou un renoncement à la priorité sans créer de panique autour d’eux.
Des exercices en binôme sont prévus. L’un des cyclistes devra exprimer clairement son intention de tourner. L’autre sera invité à l’interpréter puis à verbaliser son ressenti et exprimer son consentement unilaréral ou non. Une version avancée du stage portera traitera de situations complexes comme l’entrée dans un rond-point, la sortie de piste sur revêtement douteux ou le freinage devant une alerte sms de toute première importance.
Un brassard pour les usagers les plus exemplaires
Les associations Actions de rayons et Un petit Coup de Rennes ont été consultées au sujet de la possibilité de créer un “brassard de lisibilité cycliste” remis, après évaluation, aux usagers les plus prévisibles. Ce signe distinctif viendra récompenser les personnes aptes à indiquer une manœuvre avec suffisamment de clarté pour être comprises à la fois par un autre cycliste, un piéton, un automobiliste et un enfant de huit ans. Le brassard ne donnera aucun droit particulier, mais permettra d’identifier les profils les plus rassurants dans le flux urbain. En outre, certains élus regardent cet outil gratificatoire comme une manière de valoriser le retour de la courtoisie dans l’espace public, entre technique, civisme et chorégraphie. La démocratie participative en marche. En somme. En somme et à deux roues, mais en marche. Bref.
Des critiques déjà prévisibles
Le projet suscite toutefois quelques réserves. Certains y voient une complexification inutile de règles déjà existantes. D’autres redoutent une dérive normative de la mobilité douce où l’on exigerait du cycliste non seulement qu’il roule bien mais qu’il s’exprime bien : “Cela va exclure les cyclistes atteints de dissonance corpolinguistique, c’est injuste”, se renfrogne Sarah du collectif « On est tous l’handicapé de quelqu’un ». Un habitué du centre-ville, un peu perplexe, s’interroge avec malice : “Faudra-t-il annoncer son intention de s’arrêter pour regarder une vitrine avant de remercier en twarkant ?” Plus critiques encore, quelques voix ancrées à l’extrême-gauche, à travers un collectif d’étudiants en 12e année de sociologie tout-terrain à l’Université Rennes 2, interprètent ce nouveau rapport vitesse-expression-liberté comme un néo-anti-futurisme italien qui démontre, s’il le fallait encore, l’aveuglement de la municipalité socialiste en matière de lutte contre le fascisme. Du côté de la Ville, on insiste au contraire sur la dimension pédagogique du dispositif. Il ne s’agirait pas de sanctionner, mais de fluidifier, d’apaiser, et peut-être même de réintroduire un peu de courtoisie dans les déplacements quotidiens.
À ce stade, ce nouveau lexique corporel n’a pas encore été officiellement arrêté. Mais dans une ville où le vélo est devenu à la fois un mode de transport, une culture, une morale implicite, une épreuve relationnelle et un champ de force plus ou moins mal maîtrisé, l’idée qu’un virage doive être annoncé comme une intention profonde a, au fond, tout d’une ligne droite.

