Affaire Dreyfus. Le Musée de Bretagne rouvre les plaies d’une France déchirée en juin 2026

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Jugé et condamné en 1894 pour haute trahison, l’affaire du capitaine Alfred Dreyfus demeure le symbole de l’erreur judiciaire. Que révèle-t-elle de la France de la fin du XIXe siècle ? Quel rôle la presse a-t-elle joué dans cette histoire ? Riche d’une collection de 6 800 pièces, le Musée de Bretagne consacre une nouvelle exposition à une affaire d’État devenue crise politique, sociale et morale. A découvrir à partir du mois de juin 2026 aux Champs libres.

19 décembre 1894, Paris. Alfred Dreyfus (1859-1935), polytechnicien, officier d’artillerie et Français de confession juive, comparaît devant un conseil de guerre pour haute trahison. Arrêté le 15 octobre, il est accusé d’avoir livré à l’Allemagne des documents relatifs à la défense nationale. Le verdict tombe le 22 décembre. Sur la foi notamment d’un « dossier secret » que ni l’accusé ni son avocat, Edgar Demange, n’ont pu consulter, le capitaine est condamné à l’unanimité à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, à la destitution de son grade et à la dégradation militaire.

Dégradé publiquement dans la cour de l’École militaire de Paris le 5 janvier 1895, Alfred Dreyfus est ensuite déporté à l’île du Diable, au large de la Guyane. À ce moment-là, peu de Français doutent encore de sa culpabilité. L’armée, la raison d’État, le poison antisémite et une partie de la presse ont déjà fabriqué le coupable idéal.

7 août 1899, Rennes. Le procès en révision du capitaine Alfred Dreyfus s’ouvre dans la salle des fêtes du lycée de Rennes, l’actuel lycée Émile-Zola. La ville devient alors, durant plusieurs semaines, le théâtre d’un affrontement national. Dans les prétoires, dans les journaux, dans la rue et jusque dans les familles, la France se divise.

Depuis les révélations du lieutenant-colonel Georges Picquart sur l’identité probable du véritable traître, le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy, en 1896, puis surtout après l’acquittement scandaleux de ce dernier en janvier 1898, l’affaire a changé d’échelle. Les antidreyfusards, longtemps majoritaires, font face aux dreyfusards, défenseurs de l’officier et, plus largement, de la vérité judiciaire. Les intellectuels s’emparent du dossier, Émile Zola en tête. Le retentissement de son « J’accuse… ! » donne à l’Affaire une dimension historique. Le mouvement dreyfusard se structure, tandis que débats, révélations et manipulations se multiplient dans la presse.

À Rennes, le conseil de guerre reconnaît de nouveau Dreyfus coupable le 9 septembre 1899, cette fois avec « circonstances atténuantes », et le condamne à dix ans de détention. Quelques jours plus tard, le 19 septembre, le président de la République Émile Loubet lui accorde la grâce. Mais il faut attendre le 12 juillet 1906 pour que la Cour de cassation annule définitivement la condamnation et réhabilite pleinement Alfred Dreyfus. Plus de onze ans auront été nécessaires pour que justice lui soit enfin rendue. Au-delà du rôle immense joué par la presse, dès les premières attaques de La Libre Parole en 1894, que révèle donc l’Affaire Dreyfus de la France de la fin du XIXe siècle ?

Réhabilitation d’Alfred Dreyfus dans la cour de l’École militaire
Cour de l’École militaire, réhabilitation d’Alfred Dreyfus. Paris, 1906 © Musée de Bretagne

« L’Affaire », révélatrice de l’antisémitisme en France

Dans une société profondément travaillée par l’antisémitisme, nourri notamment par le succès en 1886 de La France juive d’Édouard Drumont, l’accusation d’espionnage portée contre Alfred Dreyfus dégénère rapidement en crise politique, sociale et morale. L’affaire Dreyfus devient bientôt « l’Affaire », avec une majuscule, tant elle concentre les fractures de la IIIe République. Elle met à nu la puissance de la haine antisémite, l’emprise du nationalisme et les dérives d’une raison d’État prête à sacrifier un innocent pour sauver l’honneur supposé de l’institution militaire.

D’envergure internationale, l’Affaire s’inscrit dans un climat national déjà tendu. Vingt-cinq ans plus tôt, la France a perdu l’Alsace-Lorraine à l’issue de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Blessé, humilié, traversé par le désir de revanche, le pays voit monter un nationalisme agressif auquel se mêlent xénophobie et antisémitisme. Les caricatures, affiches et images populaires reproduites dans le catalogue replongent le lecteur dans cet univers de stigmatisation et de violence symbolique. Le Musée des horreurs de Victor Lenepveu, les dessins d’Alfred Le Petit et les imprimés militants montrent combien l’image, déjà, pouvait attiser les passions collectives. Les antidreyfusards, portés notamment par les plumes d’Édouard Drumont, de Charles Maurras et d’autres polémistes, refusèrent obstinément d’admettre la faute de l’armée.

L’état-major, soucieux de sauver le prestige de l’armée, choisit quant à lui l’aveuglement. Après les révélations du lieutenant-colonel Picquart, il préfère étouffer l’affaire, muter l’officier qui a découvert la vérité, puis s’appuyer sur une pièce falsifiée, le fameux « faux Henry », fabriqué par le commandant Hubert Henry. Lorsque la supercherie est révélée, Henry est arrêté puis se suicide. L’Affaire cesse alors d’être seulement celle d’un homme injustement condamné. Elle devient celle d’un système institutionnel prêt à mentir, falsifier et broyer pour se protéger lui-même.

En faisant d’un innocent un traître, l’institution militaire a jeté le soupçon sur les tribunaux militaires, sur l’équité de la justice et sur la capacité de la République à rester fidèle à ses propres principes. C’est en cela que l’Affaire Dreyfus déborde largement son contexte. Elle interroge la fabrication de l’opinion, la fragilité de la vérité publique, la responsabilité des élites intellectuelles, la violence des préjugés collectifs et le courage, rare, de ceux qui choisissent de parler contre le mensonge dominant.

Affiche Dreyfus est innocent
Dreyfus est innocent, affiche, imprimerie E. Charaire. Paris, entre 1898 et 1899 © Musée de Bretagne

À Rennes, une mémoire toujours vive

Si l’Affaire Dreyfus appartient à la mémoire nationale, on oublie parfois qu’une part décisive de ce feuilleton judiciaire s’est jouée à Rennes. C’est dans la capitale bretonne, en 1899, que s’est tenu le second procès du capitaine. Le Musée de Bretagne conserve aujourd’hui l’une des plus importantes collections consacrées à l’Affaire, grâce notamment à la donation effectuée à la Ville de Rennes en 1978 par Jeanne Lévy, fille d’Alfred Dreyfus. Photographies, dessins, estampes, affiches, coupures de presse, correspondances, cartes postales et objets composent un ensemble exceptionnel de 6 800 pièces, qui permet de saisir tout à la fois l’ampleur publique de l’événement et sa dimension intime.

Le parcours de visite imaginé par le Musée de Bretagne invitait précisément à cette immersion, des grands moments de l’Affaire jusqu’à l’univers personnel de ses protagonistes. Fermée depuis le 2 juin 2025 en raison d’une phase de travaux destinée à améliorer l’accessibilité, le confort du parcours et à renouveler les collections présentées, l’exposition L’Affaire Dreyfus rouvrira en juin 2026 dans une nouvelle salle. Cette réouverture annoncée redonnera toute sa force à un dossier majeur de l’histoire politique, judiciaire et médiatique française, dont Rennes demeure l’un des théâtres essentiels.

Comme le souligne à juste titre Céline Chanas, directrice du Musée de Bretagne, ce patrimoine continue d’éclairer les grands enjeux contemporains. L’antisémitisme, le rôle des médias dans la fabrique de l’opinion, la place des intellectuels dans les crises publiques ou encore la confiance dans la justice ne relèvent pas seulement du passé. L’Affaire Dreyfus rappelle que les démocraties ne sont jamais à l’abri des emballements idéologiques, des manipulations médiatiques ni des aveuglements institutionnels.

Concentré de l’Affaire et guide complet, la catalogue Dreyfus… ! propose une plongée historique dense et passionnante à travers une centaine de documents parmi les plus caractéristiques du fonds conservé par le Musée de Bretagne. À la fermeture du catalogue, les questions soulevées par les injustices d’hier rejoignent inévitablement celles d’aujourd’hui. Et alors que l’exposition rouvrira ses portes en juin 2026, ce livre apparaît plus que jamais comme une invitation à redécouvrir, à Rennes même, l’une des affaires les plus décisives de l’histoire républicaine française.

Documents et objets autour de l’affaire Dreyfus au Musée de Bretagne

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