Avec Le guide rennais de l’affaire Dreyfus. Les lieux et les gens, André Hélard redonne à Rennes toute sa place dans l’un des grands séismes politiques, judiciaires et médiatiques de la République.
Préfacé par Pascal Ory et publié aux Presses universitaires de Rennes, l’ouvrage propose 150 notices pour parcourir la ville de 1899, du lycée Émile-Zola au Café de la Paix, de la Bourse du travail à la prison militaire, des journaux antidreyfusards aux militants de la vérité. Alors que le Musée de Bretagne rouvre le 20 juin 2026 son exposition permanente consacrée à l’Affaire, ce guide apparaît comme un atlas historique, civique et moral de Rennes.


Rennes, ne sortit pas indemne de l’été 1899. Durant quelques semaines, la capitale bretonne devint l’un des centres nerveux de la France et même du monde. Journalistes étrangers, avocats, militaires, policiers, militants, curieux, écrivains, dessinateurs, photographes et badauds convergèrent vers le lycée de garçons, l’actuel lycée Émile-Zola, où se tenait le second procès du capitaine Alfred Dreyfus. La ville, soudain, n’était plus seulement une ville. Elle devenait tribunal, scène, caisse de résonance, champ de bataille moral.

C’est cette Rennes-là qu’André Hélard ressuscite dans Le guide rennais de l’affaire Dreyfus. Les lieux et les gens, publié aux Presses universitaires de Rennes, avec une préface de l’historien Pascal Ory. L’auteur, spécialiste de la présence de l’Affaire à Rennes, ne propose pas une simple chronologie du dossier Dreyfus, mais invite à marcher dans une ville hantée. À lire ses rues comme des archives, à comprendre comment une affaire d’État, née à Paris dans les bureaux de l’état-major, trouva à Rennes une incarnation urbaine, sociale, journalistique et populaire.
Le livre compte 150 notices. Certaines tiennent en quelques lignes, d’autres se déploient sur plusieurs pages. Elles composent un guide que l’on peut lire d’une traite ou consulter par fragments au hasard des noms, des lieux, des journaux, des cafés, des rues et des figures. L’effet est puissant. L’Affaire cesse d’être une abstraction nationale, et devient une géographie concrète : ici une prison, là une salle de procès, plus loin un café de journalistes, une bourse du travail, une rédaction de journal, une rue où l’on s’affronte, une maison où l’on protège, une auberge où l’on conspire en faveur de la justice.

Pourquoi un nouveau livre au sujet de Dreyfus à Rennes ?
André Hélard n’arrive pas sur ce terrain en visiteur occasionnel. Ancien professeur de lettres au lycée Chateaubriand, membre de la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus, il travaille depuis longtemps sur cette séquence rennaise. Il avait déjà publié ou coécrit plusieurs ouvrages importants, dont Dreyfus est à Rennes, créé au théâtre en 1984, puis Rennes et Dreyfus en 1899. Une ville, un procès, publié avec Colette Cosnier en 1999. Ces livres sont aujourd’hui épuisés ou difficiles à trouver. L’historiographie, elle, a avancé. Le regard sur Dreyfus, sur l’antisémitisme, sur la presse, sur la justice militaire, sur la mémoire républicaine et sur le rôle des acteurs locaux s’est affiné.
Le nouveau guide répond donc à une double nécessité. Il remet à disposition un savoir rare, accumulé durant plusieurs décennies. Mais il le fait sous une forme plus libre, plus mobile, plus accessible. Le lecteur n’est pas enfermé dans un récit linéaire. Il entre dans l’Affaire par des portes multiples. Une rue, un nom, une photographie, une phrase, un journal, un bâtiment disparu. De notice en notice, c’est une ville entière qui se recompose.
Cette forme de guide est particulièrement juste. L’affaire Dreyfus fut un enchevêtrement de lieux, de preuves, de rumeurs, de discours, de silhouettes et de passions. La présenter sous la forme d’un dictionnaire urbain revient à respecter sa nature profonde. L’Affaire n’est pas seulement un dossier judiciaire. C’est une circulation de signes. Un réseau de paroles. Une guerre de papiers, de télégrammes, d’images, de cafés, de tribunes, de conférences, de cris et de silences.

Rennes, été 1899, une ville sous tension
Le 3 juin 1899, la Cour de cassation annule la condamnation prononcée en 1894 contre Alfred Dreyfus et renvoie l’affaire devant le conseil de guerre de Rennes. Le capitaine, détenu depuis plus de quatre ans à l’île du Diable, est ramené en France. Il débarque à Quiberon dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1899, après la traversée à bord du croiseur Le Sfax, puis est conduit à Rennes. Sa silhouette est affaiblie par la détention, la maladie, l’isolement, la chaleur et la dénutrition. Il revient, selon sa propre formule, pour chercher la justice. Il ne la trouvera pas encore.


Le procès s’ouvre le 7 août 1899 dans la salle des fêtes du lycée de Rennes. Il se clôt le 9 septembre 1899 par une nouvelle condamnation, absurde et accablante, cette fois assortie de « circonstances atténuantes ». Dreyfus est reconnu coupable et condamné à dix ans de détention. Quelques jours plus tard, le 19 septembre, le président de la République Émile Loubet lui accorde la grâce. La pleine réhabilitation n’interviendra qu’en 1906.
Mais le livre d’André Hélard ne se contente pas de rappeler ces dates. Il montre comment Rennes vécut l’événement. La ville était loin d’être unanimement dreyfusarde. L’antisémitisme y circulait, comme ailleurs, avec violence. Les journaux antidreyfusards tenaient une place importante. Des étudiants manifestaient. Des notables et des ecclésiastiques soutenaient la cause de l’armée contre l’exigence de vérité. Dans ce climat hostile, quelques professeurs, militants, ouvriers, protestants, francs-maçons, journalistes et citoyens organisèrent pourtant la riposte.
La phrase attribuée à Victor Basch, « nous étions 7 contre 70 000 », résume cette solitude initiale. Elle dit moins une statistique qu’un climat. Le dreyfusisme rennais ne naît pas dans le confort de l’opinion majoritaire. Il s’invente dans l’adversité, face à la rue, face aux journaux, face aux institutions, face à la haine.
Des lieux qui deviennent des preuves
La force du guide tient à sa manière de transformer les lieux en révélateurs. Le lycée de Rennes, devenu lycée Émile-Zola, n’est pas seulement le lieu du procès. Il est la scène où l’institution militaire tente de refermer ce qu’elle a elle-même ouvert. La prison militaire, située en face, à l’emplacement actuel de France 3 et du TNB, rappelle que Dreyfus demeure captif au moment même où il est supposé rejugé. L’avenue de la Gare, aujourd’hui avenue Jean-Janvier, concentre les passages, les attentes, les attroupements, les regards.

Le Café de la Paix devient un point de ralliement pour les journalistes après les audiences. La Halle aux toiles, aujourd’hui disparue, est transformée en quartier général de la presse. La Poste se change en tour de Babel, où s’expédient articles, dépêches et télégrammes vers la France et l’étranger. Rennes devient une ville médiatique avant l’heure, une ville connectée par le fil télégraphique, photographiée, dessinée, commentée, projetée hors d’elle-même.
La Bourse du travail raconte une autre histoire. C’est là que des professeurs d’université dreyfusards, parmi lesquels Victor Basch, Henri Sée, Pierre Weiss, Jules Andrade, Jules Aubry, Jacques Cavalier et Georges Dottin, donnent des conférences pour sensibiliser le monde ouvrier à la cause de Dreyfus. La vérité judiciaire quitte alors les cénacles savants. Elle devient matière de pédagogie populaire, de combat syndical, de conscience civique.
La rue de Robien et la place Sainte-Anne évoquent les affrontements entre dreyfusards et antidreyfusards. La salle du Carrelis rappelle les pressions contre les professeurs soupçonnés de sympathies dreyfusardes. L’église Toussaint, par les locaux abritant Le Patriote breton, fait apparaître le rôle de certains milieux catholiques dans la mobilisation antidreyfusarde. Chaque lieu devient une pièce du dossier. Non pas au sens juridique seulement, mais au sens moral.
Les Rennais de l’Affaire
Le sous-titre du livre annonce « les lieux et les gens ». Il faut insister sur ce second terme. Le guide ne se contente pas d’aligner des bâtiments. Il redonne chair à ceux qui ont fait de Rennes un lieu de résistance, de haine, de courage ou de compromission.
Parmi les figures dreyfusardes, Victor Basch occupe évidemment une place centrale. Professeur à la faculté des lettres de Rennes, futur président de la Ligue des droits de l’Homme, il incarne le courage intellectuel. Mais André Hélard élargit le regard. Il fait apparaître Jules Andrade, dont les prises de position contribuent à déclencher les hostilités. Il rappelle les rôles d’Henri Sée, Georges Dottin, Pierre Weiss, Jacques Cavalier et d’autres universitaires engagés.
Le livre redonne aussi toute leur place à des acteurs moins attendus. Charles Bougot, menuisier et leader syndicaliste, entraîne le monde ouvrier rennais dans le combat contre les antidreyfusards. Il deviendra ensuite conseiller municipal et jouera un rôle dans la création du Foyer rennais. Antoinette Caillot, directrice de L’Avenir de Rennes, tient une place essentielle. Son journal est le seul quotidien rennais dreyfusard. Il est attaqué avec violence, mais il devient un organe décisif de la section rennaise de la Ligue des droits de l’Homme. Rennes lui a rendu hommage en 2019 avec l’inauguration du passage Antoinette-Caillot.

D’autres figures féminines apparaissent. Mme Godard, qui met sa maison à disposition de Lucie Dreyfus. Mme Jarlet, dont l’auberge des Trois Marches devient un quartier général dreyfusard. Ces présences rappellent que l’Affaire ne fut pas seulement une affaire d’hommes, d’officiers, d’avocats et de parlementaires. Elle mobilisa aussi des femmes, des familles, des hébergeuses, des protectrices, des passeuses de solidarité.
Face à eux, le camp antidreyfusard rennais a ses figures. Le sénateur Brager de La Ville-Moysan, associé au mot d’ordre « N’achetons pas aux juifs ! », dit la brutalité de l’antisémitisme social et économique. Le député Le Hérissé, ancien boulangiste, incarne une droite nationaliste enflammée. Le chanoine Game renvoie aux réseaux catholiques antidreyfusards. Les journaux locaux hostiles à Dreyfus montrent que la bataille ne se joue pas seulement au tribunal, mais dans l’espace public, jour après jour, phrase après phrase.
L’Affaire Dreyfus, première grande guerre médiatique moderne ?
L’un des intérêts majeurs du guide tient à la place accordée aux médias. L’affaire Dreyfus n’est pas seulement un conflit judiciaire. Elle est une guerre de presse. Rennes, en 1899, devient un laboratoire de cette modernité médiatique. Les journaux nationaux et internationaux envoient leurs correspondants. Les dessinateurs croquent les audiences. Les photographes traquent les silhouettes. Les articles partent par télégramme. Les cafés deviennent des salles de rédaction improvisées. Les rumeurs circulent plus vite que les preuves.

Le livre évoque notamment Aaron Gerschel, présent pendant toute la durée du procès et auteur de Cinq semaines à Rennes. 200 photographies. Il rappelle aussi l’image célèbre de Valerian Gribayedoff, l’une des rares photographies de Dreyfus devant le conseil de guerre. Les photographies étaient interdites dans la salle. Gribayedoff introduisit son appareil en fraude. Le cliché, pris le premier jour du procès, possède une force particulière. On y voit Dreyfus debout, face à ses juges. L’image condense tout : la fragilité physique d’un homme revenu du bagne, la puissance d’une institution qui persiste à l’accuser, la naissance d’un regard médiatique moderne.


Cette dimension entre en résonance directe avec le nouveau parcours permanent du Musée de Bretagne, qui doit rouvrir le 20 juin 2026 aux Champs Libres. L’exposition renouvelée entend précisément éclairer les enjeux de vérité, de justice, d’antisémitisme, mais aussi le rôle de la presse dans la fabrication de l’opinion. Avec son parcours-enquête consacré à l’éducation aux médias et à l’esprit critique, elle montre combien l’Affaire continue de parler à notre époque. Les emballements médiatiques, les manipulations, les faux, les récits polarisés et les logiques de camp ne relèvent pas seulement du XIXe siècle.


Le Musée de Bretagne, gardien rennais d’une mémoire nationale
Le Musée de Bretagne conserve l’un des plus importants fonds publics liés à l’affaire Dreyfus et le réouvre au public un parcours permanent dès le 20 juin 2026. Ses collections, enrichies au fil du temps, comprennent aujourd’hui plus de 8 000 pièces, parmi lesquelles photographies, affiches, dessins, estampes, cartes postales, coupures de presse, correspondances et objets. Une partie de ce fonds doit beaucoup aux dons de la famille Dreyfus, notamment à la donation de Jeanne Lévy, fille d’Alfred Dreyfus, à la Ville de Rennes.

Le musée a aussi poursuivi une politique d’acquisition importante. En 2022, il avait lancé une collecte pour acquérir deux ensembles photographiques exceptionnels. Le premier montrait le retour du capitaine Dreyfus de l’île du Diable à bord du croiseur Le Sfax. Le second regroupait 78 photographies annotées du procès de Rennes, prises par un membre de l’équipe des sténographes. Ces images, légendées et datées, offrent un récit visuel rare de l’événement. Elles permettent d’identifier des acteurs, des moments, des rassemblements, des présences. Elles donnent à voir ce que les textes seuls ne suffisent pas toujours à restituer.


Le guide d’André Hélard dialogue naturellement avec ce fonds. Il n’en est pas le catalogue, mais il en prolonge l’esprit. Même attention aux traces. Même souci de contextualiser les images. Même volonté de faire comprendre comment l’Affaire s’est incarnée dans des lieux, des corps, des regards, des documents et des circulations.
Une mémoire rennaise réactivée depuis plusieurs années
Rennes n’a pas attendu 2026 pour réactiver cette mémoire. En 2019, à l’occasion du 120e anniversaire du procès en révision, la Ville et de nombreux acteurs locaux avaient organisé le cycle Affaire Dreyfus, 120 ans du procès en révision. Rennes se souvient et en parle. Conférences, visites, expositions, lectures théâtrales et rencontres avaient rappelé combien cette histoire demeure vive.
Le programme était placé sous le haut patronage de Robert Badinter, qui voyait dans le jugement rendu par le conseil de guerre de Rennes un moment d’une importance morale et politique exceptionnelle. Le cycle avait notamment mis en lumière le lycée Émile-Zola, la figure d’Antoinette Caillot, le rôle de la presse et la pièce Dreyfus est à Rennes d’André Hélard, créée en 1984 aux Tombées de la Nuit.
En 2025, un autre geste mémoriel a relancé les débats. Alfred Dreyfus a été promu à titre posthume au grade de général de brigade. La décision a été saluée comme une réparation symbolique, mais elle a aussi rappelé les ambiguïtés des politiques mémorielles. Réparer l’histoire, est-ce la corriger ou la relire depuis le présent ? Honorer Dreyfus, est-ce rendre justice à l’homme ou l’intégrer dans un nouveau récit républicain ? Ces questions ne diminuent pas la portée du geste. Elles confirment au contraire que l’Affaire demeure un foyer actif de réflexion sur la justice, l’armée, la République et la sélection de nos figures exemplaires.
Un atlas moral de Rennes
Le mot « guide » pourrait tromper. On pourrait imaginer un simple outil de promenade historique. Le livre d’André Hélard est davantage que cela. Il constitue un atlas moral de Rennes. Une manière de regarder la ville par ses lignes de fracture. Où se tenait la justice ? Où se fabriquait la rumeur ? Où parlait la presse ? Où montait la haine ? Où s’organisait la défense ? Où se cachaient le courage, la prudence, la lâcheté, la peur, la solidarité ?
Chaque notice devient une petite scène. Ensemble, elles composent un théâtre politique. On y croise Alfred et Lucie Dreyfus, Georges Picquart, Fernand Labori, Edgar Demange, Jean Jaurès, Maurice Barrès, Gaston Leroux, Séverine, Réjane. Mais l’intérêt du guide est de ne pas s’en tenir aux figures nationales. Il ramène l’Affaire à hauteur rennaise. Il montre comment un événement mondial s’inscrit dans une ville moyenne, avec ses élites, ses ouvriers, ses journaux, ses professeurs, ses commerçants, ses étudiants, ses prêtres, ses aubergistes, ses rues et ses places.
Cette approche donne au livre une actualité singulière. Car l’affaire Dreyfus est souvent invoquée comme symbole. Elle devient parfois une référence générale, presque figée. André Hélard la désymbolise pour mieux lui rendre sa force. Il la ramène dans la poussière des rues, la rumeur des cafés, le bruit des imprimeries, les attroupements devant le lycée, les notes de police, les caricatures, les conversations de bistrot, les salles de conférence, les regards hostiles ou fraternels. L’Affaire redevient une expérience vécue.

Infos pratiques
- Titre : Le guide rennais de l’affaire Dreyfus. Les lieux et les gens
- Auteur : André Hélard
- Préface : Pascal Ory
- Éditeur : Presses universitaires de Rennes
- Coédition : Musée de Bretagne
- Parution : mai 2026
- Format : broché
- Pagination : 288 pages
- Prix : 28 €
- ISBN : 979-10-413-0944-3
À voir aussi à Rennes
L’Affaire Dreyfus à Rennes, nouveau parcours permanent du Musée de Bretagne, ouvrira au public le 20 juin 2026 aux Champs Libres. Le parcours renouvelé, déployé sur 200 m², mettra davantage l’accent sur le procès de Rennes, la figure d’Alfred Dreyfus, le rôle de la presse, l’antisémitisme, la justice, la vérité et l’éducation aux médias.
- Lieu : Musée de Bretagne, Les Champs Libres, 10 cours des Alliés, 35000 Rennes
- Ouverture : 20 juin 2026
- Accès : gratuit, dans le cadre de l’exposition permanente du Musée de Bretagne
