Depuis plus de 20 ans, la chorégraphe rennaise Marie Houdin se définit comme passeuse de danses. Passionnée par les danses hip-hop et funkstyle, elle développe un travail artistique et de recherche qui s’attache à relier ces cultures aux danses de la diaspora africaine.
La danse de Marie Houdin se nourrit, depuis près de 25 ans, de sa passion pour l’ADN des danses hip-hop et funkstyle. Elle traduit, par un langage chorégraphique singulier, son intérêt à saisir et révéler les filiations de notre monde. « Déjà adolescente, je me demandais pourquoi je tombais amoureuse de danses et de musiques nées si loin de la France », introduit-elle. La danseuse, chorégraphe et chercheuse rennaise ancre sa pratique dans l’Histoire et la transmission : elle s’intéresse au rattachement des cultures hip-hop et funk, et particulièrement des danses qui en découlent, à la diaspora africaine. « J’ai vite su que ces danses étaient nées aux États-Unis, dans des contextes de lutte pour les droits civiques. Mais, par filiation très ancienne, elles viennent des générations forcées au déplacement », déclare-t-elle. « S’intéresser à ces danses, c’est s’intéresser aux histoires des gens, et c’est important pour moi d’en parler, parce qu’elles nous ramènent à une histoire française en lien avec la traite transatlantique. »

Son point de départ a été de relier les différentes danses de la diaspora africaine — entre l’Afrique, les Caraïbes et les Antilles —, d’en observer les similitudes et les différences. « Des significations de mouvement se retrouvent d’un endroit à un autre », explique-t-elle. Ses premières réflexions l’ont ensuite menée à s’interroger sur les fonctions des danses : à quoi ont-elles servi, et servent-elles encore aujourd’hui ?
Il y a d’abord le volet chorégraphique. Si elle est issue du hip-hop et du funkstyle, Marie Houdin a construit un vocabulaire chorégraphique en résonance avec les techniques Acogny et Dunham. L’une comme l’autre a développé une approche liée à l’histoire de son continent et à l’héritage des danses traditionnelles. « Catherine Dunham a mené une recherche anthropologique avec comme ambition, en pleine période de ségrégation, de créer une technique de danse de ballet accessible aux petites filles noires, en s’inspirant des danses rituelles et traditionnelles d’Haïti », nous apprend-elle au sujet de la chorégraphe afro-américaine, originaire d’Haïti. « Première république noire à avoir pris son indépendance, Haïti l’a fait à travers une cérémonie vaudou dans laquelle la musique et la danse sont indissociables. Les danses issues de sa technique portent ça en elles. »
La chorégraphe franco-béninoise Germaine Acogny, elle, est connue comme l’une des mères des danses afro-contemporaines. Sa technique s’appréhende par immersion : elle se nourrit de la sensation des éléments naturels, de ce qu’ils portent en eux de mémoire ancestrale et de signification pour les communautés sur place. « Ça a profondément résonné en moi. » Marie Houdin a adapté cette approche à son environnement et l’a appliquée à sa pratique de danseuse hip-hop/funk : le solo Unexpected a été créé à partir d’une immersion dansée en Bretagne, mais aussi au Sénégal. En 2023, le projet de création Caillou réunit Marie Houdin (France métropolitaine), Clarisse Sagna (Sénégal) et Stella Moutou (Guadeloupe). Pour cette forme scénique vidéo, les danseuses ont réalisé trois résidences immersives dans des lieux qui ont été le théâtre de l’histoire esclavagiste et coloniale. « On a éprouvé cette approche du corps qui devient véhicule de mémoire, parce qu’il est en contact avec son environnement. »

La recherche de la chorégraphe ne se résume pas à la danse : elle réunit son travail dans une démarche intitulée The Unexpected Dance, dans laquelle elle travaille aussi avec la vidéo, le son, le dessin et l’écriture. Son but : valoriser, partager et explorer les fonctions sociales, culturelles et réparatrices de ces danses. « Pour moi, ces danses de la diaspora africaine sont le résultat de résistances. Elles viennent toucher l’âme et portent en elles le pouvoir du renversement. »
La vidéo et l’enregistrement sont venus de la volonté, à partir de 2018, d’aller mener une enquête sur le terrain et d’en laisser trace. Si elle est amenée à montrer l’ensemble de son travail depuis 2020-2021, sa rencontre avec le centre d’art contemporain Bundeskunsthalle de Bonn (Allemagne) marque un tournant : depuis 2024, elle travaille avec la structure en tant que consultante, et pour l’ensemble de son travail artistique et de recherche. Cette même année, après avoir co-développé ses projets et été accompagnée pendant près de vingt ans par Engrenage[s], elle rejoint Équilibre pour un nouvel accompagnement à la production.

Au rythme des traversées, elle danse les mémoires atlantiques
En 2025-2026, son projet de recherche « Au rythme des traversées / Danser les mémoires atlantiques » a été sélectionné par l’Institut français du Bénin, dans le cadre de la programmation « Inspiration Bénin ». Grâce à cette bourse, ce voyage marque la fin d’un premier cycle initié en 2018. Après la Bretagne, le Sénégal, Cuba et La Nouvelle-Orléans, elle termine avec le Bénin : ses recherches reprennent la traversée de L’Aurore, premier navire négrier à démarrer l’esclavage à La Nouvelle-Orléans en 1719, et le dernier à transporter des esclaves du Bénin, via la France, vers les Amériques. « Il me semblait intéressant de se pencher sur l’idée que des éléments fondamentaux du mouvement liaient les danses de la diaspora africaine entre elles. En recherchant ces liens, il était possible, selon moi, de valoriser un patrimoine de danse, reliant ainsi les continents. »
Sa première phase de recherche itinérante au Bénin, en décembre 2025, l’a conduite à la rencontre de musiciennes et de danseuses de plusieurs villes et villages historiquement yoruba et fon, accompagnée par l’artiste-conteur béninois Chakirou Salami. « Je n’y vais pas seulement pour des collectages vidéos et sonores. Je fais aussi des immersions physiques, ce qui permet des rencontres, des échanges et des performances. » Dans la continuité de cette démarche, elle retourne au Bénin en mars 2026 pour une résidence de création, en collaboration avec des artistes béninois : Chakirou Salami, la chorégraphe Florence Gnarigo et un musicien en cours de recherche. « On va mettre en partage ce qu’on a traversé durant l’itinérance et, à partir de là, faire vivre une itinérance dans un espace de spectacle. »



Au rythme de la musique, dansons les mémoires atlantiques
Dans la pratique de Marie Houdin, les notions de collectif et de réunion sont indissociables. Chacune de ses créations — Soul Train Géant ; Le Rendez-vous du « Tout-Monde » et le Bal du « Tout-Monde » ; le bal funk The Funkiest — invite à la danse, en ayant conscience d’où proviennent ces danses. À Rennes, elle prolonge ses sensibilités dans des événements où elle se retrouve derrière les platines : « Mon rapport à la musique est viscéral. »
Les soirées Keep it Funky au Café des Champs Libres sont organisées avec DJ Freshhh, qui l’a initiée au DJing. « On a constaté l’absence de soirée funk à Rennes, donc on en a organisé. » Ces soirées sont dédiées à la danse sociale et au partage des grooves. « Je pense vraiment qu’on peut se débarrasser du racisme de cette manière, en faisant communauté et en se rencontrant. C’est le pouvoir de cette danse pour moi, et ma mission en tant que chorégraphe. »
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