Rennes. Le Livreur du Futur crée sa propre plateforme de livraison de repas après Uber Eats

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livreur futur

Connu à Rennes et sur les réseaux sociaux, le Livreur du Futur lâche le géant Uber Eats et prépare sa propre plateforme de livraison de repas dans la capitale bretonne, avec un lancement annoncé d’ici à l’été 2026. Sans frais de service ni de livraison pour le client, l’ubérisation n’a qu’à bien se tenir !

Vêtements et casque noirs, roulant sur son skate électrique, le Livreur du Futur semble tout droit sorti d’un film de science-fiction. Pourtant, ce jeune étudiant rennais a bel et bien les pieds sur Terre. Sa silhouette, devenue familière dans l’hyper-centre, glisse comme un messager moderne entre restaurants, halls d’immeubles et rues pavées. Il documente ce quotidien et, ce faisant, il raconte Rennes. Une ville compacte, traversable vite, où quelques kilomètres suffisent pour passer d’un comptoir à une porte. C’est précisément sur cette échelle qu’il veut bâtir une alternative aux grandes plateformes, avec une promesse simple et presque provocatrice. Livrer mieux, livrer plus juste, livrer sans addition cachée.

le livreur du futur rennes

« C’est pendant le confinement, en décembre 2020, que je me suis demandé comment faire du skate électrique légalement », raconte-t-il. « J’ai vu l’opportunité que le métier de livreur pouvait offrir et je me suis lancé, un peu par hasard, mais surtout par amour du skate ». C’est en effet pendant cette période que les plateformes de livraison ont vu leur chiffre d’affaires exploser. Ce qui n’était au départ qu’un travail de complément, souvent choisi par des étudiants, est devenu un temps plein pour une importante partie de personnes sans-papiers. « La réalité, c’est que les travailleurs sans-papiers n’existent pas aux yeux de la loi, ils ne peuvent donc pas se plaindre de leurs conditions de travail et ça, ça arrange les plateformes. »

Au-delà du risque d’accident, la fatigue et la charge mentale qu’impose le système de notation poussent les livreurs à aller toujours plus vite, peu importe la météo, surtout bretonne. À cette pression s’ajoutent des droits sociaux peu avantageux, pas d’allocation chômage, pas d’indemnités journalières en cas d’arrêt maladie. « Ce qui est dangereux aussi, ce sont les locations de compte », explique le livreur rennais. « Des personnes mettent à disposition leur compte Uber pour toucher de l’argent sur une course faite par quelqu’un d’autre, même si c’est illégal. » Pourtant, l’Autorité des Relations Sociales des Plateformes d’Emploi (ARPE), créée en 2021, visait au dialogue social entre syndicats et plateformes. « Plus ça va, plus ça se dégrade… et on sent une régression importante des droits sociaux dans le métier, en plus de la baisse du salaire. » Dans ce secteur dévalorisé, il y a néanmoins du potentiel pour le Livreur du Futur. « Mon cas reste en décalage avec la situation générale. J’ai choisi ce job d’appoint pour le combiner à ma passion, j’ai donc l’impression que je suis payé pour faire du skate électrique. »

Après des expériences en restauration et quatre ans d’ancienneté chez Uber Eats et Deliveroo, le Livreur du Futur annonce la création de sa propre plateforme à Rennes. Le calendrier a évolué, le lancement est désormais annoncé d’ici à l’été 2026, avec l’idée qu’à terme d’autres « livreurs du futur » puissent rejoindre l’aventure. Le projet vient après de nombreux constats. Problèmes de commande, gaspillage alimentaire, temps de course, vols de livraison, qualité aléatoire du plat à la réception. « Si vous commandez à l’heure de pointe, le restaurant risque de faire des erreurs de préparation, voire de recommencer le plat, et le client doit attendre plus longtemps. Ne parlons même pas des vols de livraison, plus récurrents qu’on ne le pense. Il y a aussi des problèmes plus techniques comme les sacs Uber Eats ou Deliveroo faits pour être portés sur le dos. Sauf qu’ils ne restent pas stables et à la moindre rue pavée, le plat est fichu, renversé, ou dans la plupart des cas arrive froid. » Et le système de notation n’arrange rien, ni pour les livreurs, ni pour les restaurants.

Le concept imaginé par le Livreur du Futur fonctionnerait exclusivement en skate électrique. « Par rapport à un vélo qui peut se faire voler, je peux porter mon skate à la main lorsque je dois rentrer dans un établissement ou dans un hall d’immeuble. Je peux aussi circuler plus rapidement puisque je ne fatigue pas, et plus librement en évitant des détours inutiles quand il y a des escaliers. » Et le rider rennais pense à tout. « Le sac de livraison reste stabilisé sur ma planche, même s’il craint un peu la pluie, confie-t-il, je suis d’ailleurs en train de mettre au point un skate “waterproof” vu notre météo bretonne. »

Sa future plateforme de livraison fonctionnerait en « tripartie ». Le client, le restaurateur et le livreur y trouveraient leur compte. Une promesse pour le client, pas de frais de service, pas de frais de livraison. Mais comment proposer une livraison gratuite, alors que toute livraison coûte, en réalité, du temps, de l’énergie, du matériel et de l’organisation. Le pari du Livreur du Futur consiste à réduire la mécanique à l’essentiel, à travailler sur une zone très courte et à supprimer les surcoûts habituels. Il faut d’abord comprendre le modèle économique d’une plateforme comme Uber Eats. Elle prend une commission d’environ 30 % du montant des plats auprès du restaurateur. Pour compenser, les restaurateurs augmentent le prix de leurs plats d’environ 17 % sur les plateformes. « Cette augmentation génère des frais cachés indirects pour les consommateurs. Le client subit donc cette hausse de tarif, sans en être informé, puis des frais de livraison, des frais de service et des pénalités en cas de petite ou grosse commande. » Sur la plateforme du Livreur du Futur, le prix des plats resterait identique à celui affiché sur place, avec l’ambition de préserver la qualité et de redonner de l’air aux restaurants partenaires.

En plus des tarifs, il veut une plateforme plus qualitative. Les clients pourraient réserver des créneaux en fonction des horaires proposés par le site et seraient garantis d’être livrés en moins de huit minutes, pour respecter la fraîcheur et les saveurs du plat. Le Livreur du Futur serait le seul à effectuer les courses, dans un rayon de 2,5 km du centre-ville. Ce choix n’est pas anodin. Rennes se prête particulièrement bien aux mobilités légères, avec des distances courtes entre quartiers centraux, un terrain plutôt clément et une vie de centre-ville très concentrée. « Travailler seul me permet de garder le contrôle sur mon emploi du temps et mon circuit de course. Pour mes clients, surtout mes abonnés, ils seront assurés d’être livrés uniquement par moi, mais si ça fonctionne bien j’embaucherai plus tard des livreurs en skate électrique que je connais bien, dans une volonté de rester une petite communauté. »

Le Livreur du Futur

L’ambition du Livreur du Futur ne s’arrête pas là. Il arrive que le client soit injoignable et ne réclame pas sa commande. Dans ces cas-là, le livreur retourne au restaurant et le plat est jeté. Pour éviter le gaspillage alimentaire, le Livreur du Futur récupère ces invendus pour les redistribuer aux sans-abri rennais. De même pour les plats ayant des défauts et ne pouvant pas être commercialisés. En 2023, grâce à sa communauté virtuelle, il avait collecté 8 000 euros pour offrir des repas aux sans-abri, soit environ 700 plats. « Je peux utiliser mon statut pour aider des personnes dans le besoin, et avec qui j’entretiens de bonnes relations. Au-delà de les nourrir, je préfère offrir des plats qui sortent de leur quotidien comme une pizza à la truffe par exemple. » Avec un principe proche du « café suspendu », le Rennais souhaite continuer d’offrir des plats de qualité, comme au restaurant, à des personnes dans le besoin, grâce à son compte Instagram et bientôt à sa plateforme.

En gardant l’anonymat, le Livreur du Futur souhaite préserver son personnage de rider énigmatique et futuriste, mais pas seulement. « C’est aussi une manière pour les gens de s’identifier, puisque je suis finalement n’importe qui. Il y a ce côté décalé qui plaît et qui sort de l’image dévalorisée du livreur, qui reste pourtant un beau métier. » À sa manière, il réhabilite une figure urbaine essentielle et souvent invisible. Celle qui fait circuler la ville, le soir, la nuit, entre les vitrines encore chaudes et les immeubles déjà endormis.

Pour suivre les aventures du Livreur du Futur, rendez-vous sur son compte Instagram où il filme son quotidien.