Publié à quarante-cinq jours du premier tour, le programme de Nathalie Appéré pour les Municipales 2026 de Rennes arrive très tard dans une séquence censée offrir à nos concitoyens un temps de réflexion et de comparaison entre les différentes offres politiques. Combien prendront ou trouveront le temps de lire et d’analyser ces 76 pages et 50 propositions ?
Pour autant, le programme introduit mardi 3 février n’est pas hors tempo, car il s’inscrit bien dans une campagne où les villes sont sommées de répondre à des problèmes qui débordent largement leurs compétences formelles. Crise du logement, coût de la vie, tensions d’usage dans l’espace public, inquiétudes autour de la tranquillité, adaptation climatique… L’échelle municipale devient le guichet de tout, même quand la clé est nationale. Dans ce contexte, ce document programmatique ne se présente pas comme une rupture idéologique mais comme un contrat de continuité renforcée ; autrement dit une ville qui protège, qui amortit, organise, et résiste aux chocs. On peut lire ces 76 pages comme un programme de sortante assumée avec moins d’effets de manche et davantage d’outils. La vision politique sous-jacente est celle d’une ville qui se pense comme puissance de protection. Le programme ne prétend pas faire disparaître les causes profondes (marché immobilier national, économie des stupéfiants, normes industrielles, inflation) ; il promet de réduire les effets localement. Elle ne promet pas une ville “réinventée”, elle promet une ville “tenue”, un État social municipal qui fait de la proximité une forme d’efficacité et de justice.
Quotidien + transitions = la matrice
Le programme est cohérent au plan narratif à travers une matrice unique qui vise à améliorer le quotidien (logement, déplacements, alimentation, tranquillité) tout en accélérant des transitions (écologique, sociale, sanitaire). L’ensemble convoque un imaginaire de ville protectrice et inclusive où se loger est un “droit fondamental”, se déplacer un service public, bien manger un enjeu de santé, préserver la biodiversité une adaptation, sécuriser une garantie démocratique. Ce n’est pas seulement une addition de mesures, plutôt une manière de gouverner en traitant les tensions urbaines comme des problèmes d’organisation, de régulation et de services, plutôt que comme des fatalités.
Cette cohérence est renforcée par le choix stylistique bien connu d’écriture tendanciellement performative (“nous ferons”, “nous renforcerons”, “nous installerons”), et l’on retrouve des jalons simples (horizons 2030, objectifs pour plusieurs sujets). La technique n’est pas cachée, le programme cite des instruments précis (Bail Réel Solidaire, Trambus, dispositifs de médiation, cuisine centrale) et tente de rendre compréhensible l’administration par ses outils. C’est plutôt sain un programme municipal qui ressemble à une boîte à outils et non seulement à une liste de valeurs.
Mais la cohérence narrative n’est pas pour autant la cohérence d’exécution. Or, à ce stade, c’est l’exécution qui doit être interrogée. En bref, qui décide ? qui paye ? qui met en œuvre ? qui contrôle ? que publie-t-on pour vérifier ? Autrement dit, distingue-t-il nettement ce qui relève d’une décision locale de ce qui dépend d’un feu vert externe, et transforme-t-il les marqueurs de campagne en trajectoires mesurables et finançables ?
C’est là que se joue la frontière entre une promesse sérieuse et un récit électoral. Voilà l’analyse d’Unidivers pour ceux et celles qui ne trouveront pas le temps de s’y plonger eu égard aux courts délais impartis.
Pour ce faire, la méthode la plus juste, ce me semble, consiste à classer les promesses selon le statut d’exécution suivant :
- Actionnable : mesures décidables localement (budget, marchés publics, organisation) et donc auditables.
- Conditionnel : mesures dépendantes d’un cadre national ou d’acteurs externes, impossibles à garantir seules.
- Fragile opérationnel : mesures théoriquement finançables, mais risquées en pratique (RH, calendrier, acceptabilité, chaîne de mise en œuvre).
Ce tri, appliqué aux thèmes clés, éclaire immédiatement les points forts et les angles vulnérables du programme de Nathalie Appéré (que j’appliquerai à l’avenant à celui de Charles Compagnon qui devrait suivre dans la foulée…)
A. Les mesures les plus crédibles et réalisables
Parce qu’elles relèvent du levier municipal, d’un calendrier plausible et d’un indicateur simple. En somme, ce qui entre dans l’équation commande publique + organisation + contrôle + aménagements modulaires.
- Cantines / alimentation : plan anti-gaspillage ; montée en gamme par la commande publique ; réduction du plastique par étapes (conversion site par site) ; pilotage par indicateurs (bio en valeur/volume, plastique supprimé, gaspillage/repas).
- Logement : renforcement du contrôle des meublés touristiques – locations de courte durée ; mise en œuvre ou extension d’un “permis de louer” ; intensification de la lutte contre l’habitat indigne (avec publication de résultats : contrôles, suites, logements remis aux normes).
- Tranquillité / prévention : charte de la vie nocturne (si adossée à une gouvernance et à des actions) ; dispositifs de médiation ; dispositifs “police-habitants” (poste mobile, permanences, dialogue) ; coordination opérationnelle autour des usages (transports, nuit, espaces publics).
- Mobilités / espace public : sécurisation cyclable locale (points noirs, carrefours, continuités) ; stationnement vélo sécurisé ; apaisement de la voirie (zones 30, traversées, hiérarchisation des usages) ; règles et aménagements de logistique urbaine (livraisons, flux).
- Santé (au sens municipal strict) : actions sur les déterminants (prévention, accès aux droits, lutte contre l’isolement, santé publique à travers alimentation et cadre de vie) ; dispositifs d’information, d’orientation et d’accompagnement, dès lors qu’ils sont outillés et suivis.
Ordre de grandeur budgétaire. Pour ces mesures, on n’est pas sur un “grand projet” unique, mais sur une addition de petits investissements et surtout de coûts de fonctionnement. À l’échelle d’un mandat, l’investissement additionnel plausible se situe autour de 25 à 45 M€ (équipements cantines, sécurisation de points noirs, stationnements vélos, outillage), tandis que le fonctionnement supplémentaire – essentiellement des effectifs, de la coordination et du suivi – pourrait représenter environ 5 à 10 M€ par an selon l’intensité réelle des dispositifs. Ces mesures sont globalement finançables.
B. Les mesures ambigües ou incertaines
1) Logement : les deux mesures “à feu vert de l’État”
Le logement est placé au centre du programme de Nathalie Appéré, avec une rhétorique du droit et de la dignité. C’est cohérent et appréciable. A Rennes comme ailleurs, la pression immobilière est devenue un déterminant de la vie quotidienne et du pouvoir d’achat. Le programme affiche des objectifs quantifiés de production (social, intermédiaire, accession via Bail Réel Solidaire) et ajoute des leviers de régulation (contrôle des locations de courte durée, permis de louer, lutte contre l’habitat indigne).
La partie la plus solide est paradoxalement la moins spectaculaire, la régulation locale. Renforcer le contrôle des meublés touristiques, mettre en œuvre un permis de louer, intensifier la lutte contre l’habitat indigne – ce sont des leviers municipaux réels. Leur efficacité dépend de moyens administratifs, mais ils sont actionnables.
Réquisition d’immeubles durablement vacants
Le programme l’annonce sous une forme conditionnelle (“dès que l’État l’aura autorisé”). C’est précisément ce qui la rend, aujourd’hui, quasi irréaliste comme promesse de résultat. La Ville peut la revendiquer, préparer, documenter, mais elle ne maîtrise ni le cadre ni la mise en œuvre complète (procédures, contentieux, exécution).
Plafonnement encadrement des loyers privés
Même logique, c’est une promesse “dépendante”. Elle est réaliste comme objectif politique et comme démarche, mais quasi irréaliste si on l’entend comme garantie de mise en œuvre sans décision externe.
Entendons-nous bien, je ne dis pas que ces deux propositions sont fantaisistes, mais qu’elles sont structurellement incertaines parce qu’elles reposent sur un tiers.
2) Cantines : “100 % bio” et “zéro plastique” peuvent devenir irréalistes… si le périmètre n’est pas cadré
Le volet cantines est politiquement très parlant. Il fait de la restauration scolaire un levier de santé publique, d’écologie et d’égalité. Oui, nombre d’enfants arrivent le matin à l’école à jeun. Les cantines constituent un instrument de service public concret, quotidien, mesurable, qui touche des milliers d’enfants et qui structure des filières par la commande publique. En soi, ce n’est pas impossible. Ce qui peut rendre ces objectifs quasi irréalistes, c’est :
- un périmètre trop large (“toute la restauration” sans distinction),
- une définition imprécise (bio en valeur/volume, quelle part des produits transformés, quelle place pour les protéines animales),
- un calendrier implicite trop court,
- l’absence d’indicateurs de pilotage.
Donc, ici, l’irréalisme n’est pas technique, il est sémantique. Une promesse devient irréaliste quand elle ne peut pas être contrôlée. Un “100 % bio” sérieux suppose une trajectoire, pas seulement une cible. Sans trajectoire, on n’est pas dans la politique publique, on est dans le totem.
3) Santé… à distinguer, à clarifier…
A la différence d’autres thèmes très municipalisables (cantines, espaces publics, une partie de la prévention), la santé stricto sensu oblige à distinguer deux niveaux d’action.
D’un côté, la Ville peut réellement agir sur les déterminants (alimentation des enfants, qualité de l’air et du cadre de vie, sport, santé mentale, lutte contre l’isolement, accès aux droits), et sur l’accès à travers des dispositifs concrets (information, prévention, accompagnement, partenariats).
De l’autre, dès qu’on touche à l’offre de soins (médecins, centres de santé, permanence, hôpital), on entre dans un champ où la commune n’a pas la main seule ; ce sont des montages lourds, dépendants des professionnels, de l’ARS et des règles nationales.
C’est précisément là que le programme n’est pas assez précis pour être vérifiable. Qu’est-ce qui est actionnable dès 2026 (prévention, accès, coordination), qu’est-ce qui est conditionnel (déploiement de structures de soins), et quels indicateurs publics permettront de vérifier, année après année, que la promesse de “ville protectrice” se traduit en accès réel aux soins plutôt qu’en simple affichage.
4) Sécurité : un recrutement massif ?
Le chapitre sécurité assume un recadrage net après plusieurs années (depuis le covid) passées par la municipalité à ne pas mesurer la gravité du problème. La sécurité redevient un droit fondamental des administrés à qui la mairie propose une doctrine à 360 degrés (prévenir, apaiser, contrôler, sanctionner). C’est une manière futée de sortir du faux débat “tout social” contre “tout répressif”. Le programme articule police municipale, médiation, vie nocturne, transports et vidéoprotection. Il met aussi sur la table des chiffres très visibles : recrutements, effectifs cibles, caméras.
+60 policiers municipaux (et +25 médiateurs/éducateurs)
Ce n’est pas irréaliste budgétairement (mais tout de même très lourd…), et c’est à haut risque opérationnel : recruter vite et bien, former, équiper, organiser les horaires, stabiliser les effectifs. Beaucoup de villes butent sur le vivier et les délais.
Donc, cela me semble peu réaliste non pas parce que la mesure serait impossible, mais parce qu’elle est très dépendante du marché du travail et du temps de montée en puissance. Elle peut être partiellement tenue (ex. +30/+40) tout en échouant à atteindre le chiffre affiché dans le mandat.
80 caméras en 2026–2027
Installer du matériel est faisable ; ce qui peut rendre l’objectif quasi irréaliste (au sens “efficace”) est la capacité de supervision, de maintenance et d’exploitation. Nous avons pu constater que des caméras déjà installés dans les rues de Rennes ne sont pas actives ou ne donnent pas d’enregistrement ou les enregistrement en sont pas accessibles. Autrement dit le risque n’est pas d’installer 80 caméras de plus, c’est d’annoncer une solution qui n’a pas l’infrastructure technique, humaine et judiciaire pour produire l’effet attendu.
Ordre de grandeur budgétaire (sécurité). Un recrutement de +60 policiers municipaux représente d’abord une dépense de fonctionnement récurrente. A régime plein, on peut l’estimer autour de 3,5 à 4,8 M€ par an (salaires, charges, primes, effets de carrière), auxquels s’ajoutent des coûts de démarrage et d’équipement d’environ 0,6 à 1,8 M€. Les +25 médiateurs/éducateurs ajoutent typiquement 0,9 à 1,4 M€ par an. La vidéoprotection (80 caméras) relève, elle, d’un investissement initial d’environ 2 à 4,5 M€ (matériel, pose, réseau, stockage, montée en capacité), puis d’un fonctionnement annuel de 0,8 à 1,4 M€ (maintenance, exploitation, supervision) si l’on veut que le dispositif soit réellement opérant. Au total, ce bloc “sécurité” devrait peser, à régime plein, de 6 à 7,6 M€ par an de fonctionnement, plus 3 à 6,6 M€ d’investissement – soit, sur un mandat, un ordre de grandeur entre 40 et 50 M€, avec une montée en charge progressive selon la capacité réelle à recruter. C’est un poste… risqué.
5) Mobilités : partage Ville/Métropole et calendrier
Quant aux mobilités, le programme met en avant l’amélioration des transports collectifs, la place du vélo et l’apaisement de l’espace public (fortement perturbé par nombre de pilotes de deux-roues irrespectueux et tout-puissants). La cohérence est revendiquée : mobilité = accessibilité sociale, sobriété carbone, qualité de vie. Mais l’échelle est décisive. Les réseaux structurants et leur fréquence relèvent largement de la Métropole, avec des calendriers lourds (marchés, chantiers, matériel). La Ville, elle, maîtrise davantage la voirie locale, les carrefours, le stationnement, les continuités cyclables de proximité, et une partie de l’apaisement. Mais, à ce compte, nombre de Rennais regretteront que la municipalité mette du temps à encadrer les usagers de deux roues alors que les accidents et les altercations sont monnaie courante depuis des mois et des mois.
Mais quel financement pour toutes ces mesures ?
Si la question du financement est centrale, le programme répond davantage par un cadre que par un chiffrage détaillé mesure par mesure. Nathalie Appéré met en avant un budget municipal autour de 460 M€, une commande publique proche de 175 M€ et surtout la capacité de maintenir un effort d’investissement d’environ 400 M€ sur le mandat au nom d’une “gestion maîtrisée” (épargne, dette “contenue”, fiscalité annoncée stable). C’est une ligne de défense classique d’exécutif sortant : nous avons tenu, donc nous pouvons continuer. Mais, en l’état, cette présentation ne dit pas combien coûte précisément l’ensemble des promesses, ni ce qui relève de l’investissement, du fonctionnement et des recrutements, ni du portage exact (Ville/Métropole/État/acteurs privés) et la part récurrente de dépenses. Or c’est dans ce noeud que repose la crédibilité. De fait, plusieurs mesures supposent des charges annuelles durables (effectifs, médiation, supervision, maintenance), et d’autres dépendent de cofinanceurs ou d’un feu vert externe (État, Métropole, ARS, bailleurs). Aussi force est de constater que le programme affiche une capacité financière et une trajectoire, mais laisse ouverte une question qui intéresse hautement le contribuable : quelles priorités si les coûts explosent, si les encaissements manquent ou si les marges de manœuvre se resserrent ?
En l’état, le programme de Nathalie Appéré possède une cohérence et une méthode, il ne se contente pas d’un récit, il convoque des instruments. Mais sa robustesse est fragilisée par une tendance à gommer les frontières entre ce qui est décidé localement, ce qui dépend d’un cadre externe et ce qui relève d’une montée en puissance RH incertaine. L’enjeu n’est pas de savoir si l’ambition est désirable, c’est de savoir si elle est réalisable, gouvernable. C’est là que se joue, au fond, la différence entre une campagne et un mandat.
Mesures actionnables vs mesures conditionnelles ou métropolitaines
| Mesures phares (dernière page du programme) | Statut | Pourquoi |
|---|---|---|
| Aménagement des quais de Vilaine | Conditionnel ou métropolitain | Métropole, chantiers |
| Un mail commercial végétalisé au Gros-Chêne | Conditionnel ou métropolitain | Renouvellement urbain |
| Rénovation du cœur de Colombier | Actionnable | Aménagement municipal |
| Dynamisation de la dalle Kennedy, avec un pôle santé et une crèche | Conditionnel ou métropolitain | Santé + partenariats |
| 1 700 nouveaux logements abordables par an et plafonnement des loyers privés | Conditionnel ou métropolitain | État + marché |
| Une offre de mutuelle municipale | Actionnable | Montage local |
| Plan parents solo | Actionnable | Dispositifs Ville |
| Création de « restaurants séniors » | Actionnable | Service municipal |
| Un nouveau lieu métropolitain pour les victimes de discriminations, avec un bus de l’égalité | Conditionnel ou métropolitain | Métropole, partenaires |
| Rennes 100 % accessible aux handicaps visibles et invisibles | Actionnable | Voirie/ERP |
| Mise en service des 4 lignes de Trambus | Conditionnel ou métropolitain | Métropole, calendrier |
| 400 000 arbres plantés dans notre métropole | Conditionnel ou métropolitain | Échelle métropole |
| Une Académie populaire du climat | Actionnable | Animation locale |
| Rénovation de 35 équipements publics | Actionnable | Invest. municipal |
| 3e plan emploi dans les quartiers populaires | Conditionnel ou métropolitain | État/acteurs emploi |
| De nouvelles usines à la Janais | Conditionnel ou métropolitain | Économie, privés |
| 60 policiers municipaux supplémentaires | Actionnable | Budget/RH Ville |
| Création d’une police métropolitaine des transports | Conditionnel ou métropolitain | Métropole, RH |
| 25 nouveaux médiateurs et éducateurs | Actionnable | Dispositif local |
| Une nouvelle école Trégain, une crèche plein air à Bois Perrin | Actionnable | Équipements Ville |
| Une nouvelle cuisine centrale | Actionnable | Marchés, travaux |
| Les piscines Saint-Georges et Bréquigny rénovées | Actionnable | Patrimoine Ville |
| Un équipement couvert de glisse urbaine à Villejean | Actionnable | Équipement Ville |
| Un tiers-lieu à Maurepas, un pôle associatif à Baud-Chardonnet | Actionnable | Immobilier/gestion |
