Au Sikkim, l’agriculture a la pente des montagnes et la patience des terrasses. On y cultive souvent à flanc de vallée, dans une lumière qui change vite, avec des sols qu’on sent fragiles rien qu’en les regardant. C’est dans ce décor, plus minéral que mécanique, qu’un petit État du nord-est de l’Inde a réussi ce que beaucoup promettent sans l’oser : faire basculer l’ensemble de son agriculture vers le biologique, jusqu’à être officiellement reconnu comme « fully organic » en 2016.
Le matin, au Sikkim, la lumière arrive en biais. Elle glisse sur les terrasses comme une eau tiède, accroche les herbes hautes, révèle des verts qui n’existent pas vraiment ailleurs, puis se retire derrière un pli de montagne. Dans un village de l’Ouest — une poignée de maisons, des toits de tôle, des prières qui flottent aux façades — on entend d’abord les pas, les voix, les paniers. Le jour commence à la cadence des champs.
Ici, l’agriculture n’a jamais été une ligne droite : c’est une série de courbes, une géométrie de patience. Les parcelles sont petites, souvent en pente, parfois gagnées sur la forêt par strates. Et pourtant, c’est ce territoire minuscule, accroché à l’Himalaya, qui s’est offert un pari mondial : devenir, en 2016, le premier État à revendiquer une agriculture entièrement biologique, certifiée à l’échelle de tout son territoire.
Le “100% bio” du Sikkim ne tombe pas du ciel comme un label touristique. Il est le résultat d’une trajectoire construite sur la durée, avec une constance rare : restriction progressive des intrants chimiques, arrêt des subventions aux engrais de synthèse, mise en place d’un pilotage public, accompagnement technique, certification, contrôles. La transition a été pensée comme une politique d’État, avec ses règles, ses calendriers, ses institutions.
Ce qui a rendu l’aventure possible, c’est aussi ce que la géographie impose : une agriculture moins industrialisée qu’ailleurs en Inde, moins dépendante des grands schémas intensifs. Autrement dit, la chimie n’avait pas colonisé partout au même degré. Le Sikkim a converti ce relatif “retard d’intensification” en avantage : si l’usage d’engrais et pesticides de synthèse reste limité, l’interdiction est moins explosive, et le basculement, plus crédible.
À Gangtok, la capitale, le marché dit la vérité des politiques publiques : l’odeur des légumes, la fraîcheur des feuilles, la diversité des paniers. Les étals alignent des pommes de terre poussiéreuses, des choux serrés, des légumes-feuilles brillants d’eau, parfois des épices, parfois du gingembre. Les vendeurs parlent rendement, pluie trop longue, coup de chaud, maladie qui revient. Et, presque toujours, une autre question : “À combien ça part ?”
Car la conversion ne vaut réellement que si elle tient économiquement. Produire sans chimie demande du travail, de la matière organique, de la main-d’œuvre, des savoir-faire. Le marché, lui, ne rémunère pas automatiquement l’effort. Le Sikkim a gagné une image — et c’est précieux — mais l’équation quotidienne reste celle-ci : faire du bio, oui, mais vendre correctement, accéder à une logistique, à des débouchés stables, à une valeur ajoutée qui ne s’évapore pas au premier intermédiaire.
Dans une agriculture conventionnelle, la fertilité arrive souvent en sacs : azote, phosphore, potassium, prêts à se dissoudre. Au Sikkim, la fertilité se fabrique plutôt comme un levain : lentement, avec de la matière vivante. Les fermes et les programmes d’accompagnement mobilisent surtout des fertilisants organiques — composts issus des résidus de culture et du fumier, vermicompost (compost produit avec des vers), paillage, apports de biomasse — et des engrais verts (légumineuses et plantes de couverture qu’on laisse pousser puis se décomposer pour nourrir le sol et limiter l’érosion).
On trouve également, dans les pratiques de bio “organisé” en Inde, des biofertilisants microbiens : des inoculants (micro-organismes) qui aident à rendre les nutriments plus disponibles, à fixer une partie de l’azote atmosphérique, à soutenir la vie du sol. La différence est fondamentale : il ne s’agit pas de “remplacer” un engrais chimique par un équivalent magique, mais de restaurer une fertilité qui passe par la structure du sol, sa biodiversité, son humidité, son humus. En clair, on ne nourrit plus seulement la plante ; on nourrit la terre pour qu’elle puisse nourrir la plante.
Dans les villages, la transition s’inscrit dans des gestes concrets. Le compost, ce n’est pas un concept : c’est un tas qu’il faut monter, retourner, protéger de la pluie trop violente, garder assez humide, assez aéré. Les engrais verts, ce sont des saisons à planifier, une parcelle qu’on “sacrifie” temporairement à la régénération. Les traitements autorisés, ce sont des préparations à doser, des pulvérisations à faire au bon moment, sans l’illusion d’une solution immédiate.
Pour beaucoup d’agriculteurs, le bio intégral a aussi une dimension morale : protéger une eau de montagne, préserver une vallée fragile, réduire l’exposition aux pesticides. Mais il a un coût : plus de main-d’œuvre, une expertise à acquérir, des pertes parfois, des rendements qui peuvent baisser au début ou devenir plus instables selon les cultures. Le Sikkim n’est pas un conte lisse ; c’est une tentative de tenir un équilibre, année après année, face aux ravageurs, aux aléas climatiques, et aux pressions du marché.
Le Sikkim prouve qu’une politique agricole peut redevenir un projet collectif, porté par une trajectoire claire, des institutions, de la formation et des règles. Il prouve aussi qu’un “100% bio” est moins une ligne d’arrivée qu’un régime à maintenir : la certification, les contrôles, la fertilité des sols, les filières, tout cela doit tenir dans la durée.
Ce qu’il ne prouve pas, en revanche, c’est qu’il suffit de décréter le bio pour qu’il devienne immédiatement rentable et simple. Le cas Sikkim rappelle une évidence : l’agriculture est un art du réel, et le réel n’aime pas les slogans. Si la transition inspire le monde, elle le fait justement parce qu’elle expose aussi les conditions de la réussite : continuité politique, accompagnement agronomique, débouchés, et justice économique pour celles et ceux qui travaillent la terre.
–> “100% bio”, ça veut dire quoi concrètement ?
- Interdiction des intrants chimiques de synthèse (engrais, pesticides) sur le territoire, avec contrôle et cadre réglementaire.
- Conversion des surfaces agricoles et accompagnement des producteurs (formation, appui technique, organisation).
- Certification à l’échelle de l’État : le “100%” renvoie à une agriculture officiellement déclarée et certifiée “organic” selon les cadres de certification reconnus en Inde (et/ou dispositifs de contrôle associés).
- Substitution des intrants : composts, vermicompost, engrais verts, biopesticides autorisés, biofertilisants microbiens, pratiques de couverture et rotations.
- Un équilibre économique à construire : le bio total n’est durable que s’il existe des filières, une logistique et une valorisation cohérentes.
