L’extrait tourne en boucle, comme une petite gifle venue du froid. Une responsable groenlandaise, Tillie Martinussen, répond à Donald Trump sans trembler, sans se justifier, sans « diplomatie molle ». Pas avec des effets d’estrade, mais avec une idée simple, tenue, cohérente : on ne rachète pas un peuple. Et, plus encore, on ne rachète pas ce qui fait société — la dignité, les droits, la terre comme bien commun, l’État-providence, la souveraineté.
Le contexte, lui, est lourd. Depuis plusieurs semaines, Donald Trump réactive son vieux tropisme groenlandais, au nom de la sécurité et des « intérêts stratégiques ». L’affaire a franchi un cap politique et symbolique, au point de provoquer des manifestations massives à Nuuk — l’une des plus grandes mobilisations de l’histoire récente de l’île — et une crispation ouverte entre Washington, Copenhague, Nuuk et toute l’Euroope. Dans ce paysage de tensions et de prédations, la parole de Tillie Martinussen tranche parce qu’elle ne négocie pas l’essentiel.
Une phrase-pivot : « Nous ne serons pas achetés »
Ce qui frappe dans l’intervention de Tillie Martinussen, c’est la clarté de sa hiérarchie. Elle ne commence pas par les minerais, ni par les bases, ni par les grands jeux géopolitiques. Elle commence par l’humain et le politique : « l’argent » ne suffit pas à produire un consentement. Elle oppose à l’imaginaire trumpien — transactionnel, propriétaire, obsédé par la capture — une autre grammaire qui est celle de la communauté, des droits, des protections sociales, d’un avenir choisi.
Et, à sa manière, elle fait ce que beaucoup d’élus européens n’osent plus faire : nommer l’idéologie à l’œuvre. Dire que le deal proposé n’est pas un deal, mais une pression. Dire que la « grandeur » promise ressemble à une dépossession. Dire que la puissance, quand elle se prend pour un droit, redevient une forme de colonialité.
Le Groenland n’est pas « à vendre », c’est aussi une manière d’habiter la terre
Tillie Martinussen rappelle un fait souvent mal compris hors de l’Arctique. Au Groenland, la propriété foncière n’a pas le même sens qu’ailleurs. Dans les grandes lignes, on peut posséder une maison, pas « la terre » comme marchandise pleine et entière — ce qui renvoie à des traditions, mais aussi à un cadre administratif et politique spécifique. Elle en tire une conséquence imparable : si la terre n’est pas un objet, elle ne peut pas devenir un prix.
La force rhétorique de cette position, c’est qu’elle renvoie Trump à ce qu’il ne sait pas lire : un monde où tout n’est pas convertible. Un monde où le « combien » ne répond pas au « pourquoi ».
–> Les « communs » : quand la valeur ne se réduit pas au marché
La réponse de Tillie Martinussen résonne avec un champ entier de pensée politique : celui des communs. On appelle « commun » une ressource (une terre, une eau, une pêche, un savoir) gérée collectivement par une communauté qui se donne des règles d’usage, de contrôle et de sanction. La grande économiste Elinor Ostrom a montré, contre l’idée reçue selon laquelle il n’y aurait que deux options — l’État ou le marché — que des communautés savaient gouverner durablement des ressources partagées, à condition de réunir certains principes : règles claires, participation des usagers, contrôle local, sanctions graduées, mécanismes de résolution des conflits, reconnaissance par des autorités plus larges.
Quand Tillie Martinussen dit en substance : « la terre et la mer sont à tout le monde », elle ne récite pas un slogan. Elle pointe une architecture morale et politique, un monde où la ressource n’est pas un actif à extraire, mais un milieu à faire tenir.

Pourquoi cette parole touche l’Europe en plein défaut de courage
Parce que l’Europe, depuis des années, parle souvent comme si elle demandait pardon d’exister. Elle s’enferme dans la prudence procédurale, la formule tiède, la réaction calibrée. Or, face à un pouvoir qui avance en mode bulldozer — menace, chantage, humiliation, surenchère — la tiédeur devient un langage de reddition.
Ce que Tillie Martinussen offre ici comme « inspiration », ce n’est pas une posture anti-américaine (elle parle d’abord depuis une histoire inuit et une mémoire politique). C’est une leçon de méthode :
- Refuser le cadre imposé (la transaction) et réintroduire le vrai cadre (les droits, la souveraineté, la dignité).
- Dire ce qu’on ne négocie pas : santé, éducation, protections, liberté politique.
- Assumer une parole de peuple, pas une parole de technicien : « nous », « notre terre », « notre avenir ».

Ne pas idéaliser, mais reconnaître ce que cette réponse met à nu
Évidemment, un extrait viral simplifie : il condense, il caricature parfois, il coupe des nuances. Certaines formules de Tillie Martinussen sont volontairement provocatrices, et certaines accusations relèvent d’un jugement politique plus que d’un constat démontré. Mais c’est justement cela qui est intéressant, elle ne feint pas la neutralité quand elle pense que l’essentiel est menacé.
Et en cela, elle rend service à tout le monde, y compris à ceux qui ne partagent pas sa tonalité : elle oblige à regarder la question en face. Le Groenland n’est pas un décor arctique, ni une réserve de minerais, ni une case sur un échiquier. C’est une société, une histoire, un droit à l’autodétermination, et un rapport au territoire qui ne se laisse pas réduire à un acte d’achat.
Ce que l’Europe devrait retenir, maintenant
Dans les manifestations à Nuuk, comme dans la crise diplomatique qui s’installe, une évidence surgit : si l’Europe ne sait pas défendre ses alliés, ses principes et ses frontières symboliques, elle sera condamnée à commenter sa propre marginalisation. L’inspiration Tillie Martinussen, au fond, tient en une phrase qui est de parler clairement quand la clarté protège.
Il y a une forme de courage européen à réapprendre. Celui qui ne confond pas la diplomatie avec l’effacement, ni la nuance avec la peur. Celui qui sait dire « non » sans trembler, parce que le « non » n’est pas une crispation, c’est une frontière morale.
