La bataille de Verdun, l’une des plus longues et des plus meurtrières de la Première Guerre mondiale, s’est déroulée du 21 février au 18 décembre 1916. Elle débute le 21 février 1916 à 7 h 15 : un déluge de feu s’abat sur les forts, les bois et les tranchées au nord de la ville. Pendant près de 300 jours, Verdun devient un nom-symbole, une épreuve d’endurance absolue — militaire, logistique et humaine — mobilisant, par rotations, une large part de l’armée française.
Verdun est un des temps forts de 14-18. La bataille condense la guerre moderne : l’artillerie de masse, l’usure, l’organisation industrielle des ravitaillements, la noria des hommes envoyés au front, la boue et les gaz, l’épuisement physique et mental. Dans la mémoire collective française, Verdun incarne la résistance, mais aussi l’hécatombe, au point d’avoir fait de la ville un lieu de mémoire majeur.

Pourquoi Verdun ? La stratégie de l’« usure »
À l’automne 1915, le chef d’état-major allemand Erich von Falkenhayn estime que la guerre de position s’enlise et qu’il faut briser la capacité de résistance française. Son idée n’est pas seulement de conquérir un terrain, mais de provoquer une bataille où la France, contrainte de défendre un point hautement symbolique, engagerait sans cesse des renforts — afin de l’user et de la « saigner ». Verdun, place fortifiée en Meuse, se trouve à portée d’un dispositif d’artillerie allemand exceptionnellement dense : l’état-major allemand y voit le lieu possible d’une décision par l’épuisement.
Dès lors, de très importants effectifs (infanterie, pionniers, unités de choc) et une masse de pièces d’artillerie convergent vers le saillant de Verdun. Routes, gares, dépôts : tout le nord-ouest lorrain se met au service d’une offensive préparée méthodiquement, dont la première heure sera un choc technique autant qu’un choc moral.

Le déroulement de la bataille, mois par mois
21–25 février 1916 : l’onde de choc. Le 21 février, à 7 h 15, l’artillerie allemande déclenche un bombardement d’une violence inédite sur les positions françaises, du secteur de Malancourt jusqu’à la plaine de la Woëvre. Les bois (Haumont, Caures, Ville…) sont pulvérisés, les tranchées se disloquent, les abris s’effondrent : l’enfer de Verdun commence.



Dans ces premières journées, la résistance française est incarnée notamment par les hommes du lieutenant-colonel Émile Driant, qui se battent avec acharnement dans les bois. Le 22 février, Driant est tué à Beaumont-en-Verdunois, et les combats coûtent des pertes terribles. Les villages d’Haumont, puis Samogneux, Beaumont et Ornes sont pris. Le 25 février, le fort de Douaumont, pièce maîtresse du dispositif au nord-est de Verdun, tombe aux mains allemandes — événement à très forte portée symbolique.
Pour les Français, l’urgence est de stopper la progression. Le général Philippe Pétain reçoit le commandement de la 2e armée et organise la défense : l’idée est de tenir, mais aussi de faire tourner les divisions (la « noria ») afin d’éviter l’anéantissement d’unités entières.
Au cœur de cette résistance se trouve une artère vitale : la route Bar-le-Duc – Verdun, bientôt surnommée la Voie Sacrée. Par elle, arrivent hommes, vivres, munitions ; par elle repartent les blessés. Cette logistique, sans cesse sous pression, devient un facteur décisif de la bataille.



Mars–avril : la bataille des bois et des crêtes. Attaques et contre-attaques se succèdent autour des positions dominantes. Les combats se durcissent au bois des Corbeaux, sur les pentes, au pied des crêtes. Les Allemands cherchent à s’emparer du secteur de Vaux et à progresser vers la rive gauche. Le Mort-Homme et la cote 304 deviennent des noms de cauchemar : l’artillerie transforme le relief en paysage lunaire, et chaque mètre gagné se paie au prix fort.

Mai : changement de commandement, intensification. En mai, Robert Nivelle prend le commandement sur le secteur. Le 8 mai, une catastrophe frappe le fort de Douaumont : l’explosion d’un dépôt d’obus dans des galeries encombrées provoque la mort de centaines de soldats allemands. Le 22 mai, les Français lancent une grande attaque pour reprendre Douaumont : l’assaut est un échec, extrêmement coûteux, malgré des gains partiels momentanés à l’intérieur de l’ouvrage. Le fort ne sera repris durablement qu’à l’automne.


Juin : le fort de Vaux, symbole de résistance. Du 2 au 7 juin, le fort de Vaux résiste dans des conditions extrêmes. L’eau manque, l’air devient irrespirable, les défenseurs s’épuisent. Le 7 juin au matin, la garnison se rend, vaincue par l’épuisement et la soif : l’épisode, associé au nom du commandant Sylvain Raynal, devient l’un des symboles les plus marquants de la bataille.

La logistique française, elle, tourne à plein régime sur la Voie Sacrée : des milliers de véhicules assurent les rotations entre l’arrière et la zone des combats, parfois à un rythme vertigineux. Le 20 juin, l’artillerie allemande intensifie encore le pilonnage, y compris par obus à gaz. Le 23 juin, les Allemands atteignent notamment Thiaumont et Fleury-devant-Douaumont, mais sont stoppés sur des points-clés de la défense française, comme Froideterre.


Juillet–août : l’offensive s’épuise. Le 1er juillet, l’offensive franco-britannique de la Somme contraint l’Allemagne à redistribuer ses forces. À Verdun, les Allemands passent progressivement d’une ambition de percée à une stratégie d’actions locales. Le village de Fleury change de mains à plusieurs reprises ; il est reconquis définitivement par les Français le 18 août.
Septembre : le basculement. Après de nouveaux combats, l’avantage passe durablement du côté français à partir du début septembre : la bataille entre dans une phase où la contre-offensive devient possible, à condition d’engager des moyens massifs et de coordonner l’artillerie et l’infanterie avec une précision accrue.
Octobre–novembre : la reconquête. Le 24 octobre, les Français reprennent le fort de Douaumont. Le 2 novembre, le fort de Vaux, évacué par les Allemands, redevient français. Le front se réorganise alors au profit de la France : la « reprise » de Verdun, au sens symbolique autant que militaire, s’affirme.


Décembre : l’ultime offensive et la fin. Le 15 décembre marque la dernière grande offensive française. Malgré des conditions climatiques très rudes, les troupes dégagent les abords de Douaumont et reprennent plusieurs positions. La bataille s’achève le 18 décembre 1916, clôturant dix mois de combats où le gain territorial final est limité, mais où l’enjeu a été avant tout celui de la résistance et de l’usure.
Le bilan : 700 000 victimes (morts, disparus, blessés)
Verdun laisse un bilan humain vertigineux : plus de 700 000 victimes au total (Français et Allemands), c’est-à-dire morts, disparus et blessés. Les estimations les plus courantes évoquent environ 300 000 tués ou disparus et environ 400 000 blessés, avec des pertes globalement comparables dans les deux camps.
Sur le champ de bataille, l’artillerie règne : on estime à plus de 50 millions le nombre d’obus tirés sur le secteur durant la période. Le sol en porte encore la trace, au sens propre, par les cratères, les éclats et les munitions non explosées.
La « zone rouge » : quand la terre devient impraticable
Les secteurs les plus ravagés ont été classés en zone rouge : terres rendues impropres à l’habitation et à l’agriculture, saturées de ferraille, de polluants et d’explosifs. Reboisée après-guerre, cette zone demeure par endroits dangereuse : des panneaux d’avertissement et des itinéraires balisés encadrent la visite. En restant sur les parcours autorisés, le public peut observer les derniers vestiges : entonnoirs d’obus, traces des tranchées, ruines, stèles, et ce relief bouleversé qui garde la mémoire physique de 1916.



Neuf villages « morts pour la France »
Neuf villages meusiens ont été totalement détruits et n’ont jamais été reconstruits : Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes, Vaux-devant-Damloup. Classés et signalés, ils sont devenus des lieux de recueillement : des bornes et des repères indiquent l’emplacement des anciennes rues, des maisons, des chapelles, des écoles. Ces « villages fantômes » sont une manière saisissante d’entrer dans l’histoire : non par les seules dates, mais par l’absence.




L’Ossuaire de Douaumont : un sanctuaire pour les inconnus
L’Ossuaire de Douaumont est l’un des monuments majeurs du champ de bataille. Son origine est liée à l’initiative de l’évêque de Verdun, Monseigneur Charles Ginisty, bouleversé, après l’armistice, par la présence de milliers de corps non identifiables. La construction commence en 1920 ; l’ossuaire accueille des restes dès 1924 et il est inauguré le 7 août 1932 par le président Albert Lebrun.

L’ossuaire renferme les restes d’environ 130 000 combattants français et allemands. À ses pieds, la nécropole aligne des milliers de croix blanches : une mise en ordre funéraire qui répond à la violence du chaos, et donne une forme — certes impossible — à l’incommensurable.

Long de 137 mètres, le cloître de l’Ossuaire constitue le cœur du monument : alvéoles, inscriptions, secteurs de combat rappelés, noms gravés — autant de traces, de fragments d’identité, d’échos de vies interrompues. Aux extrémités, la flamme du souvenir prolonge le geste de mémoire.



Une mémoire toujours vive
Verdun reste très présent dans la mémoire nationale. La Grande Guerre a touché presque toutes les familles, et la bataille — par l’ampleur des effectifs engagés et des pertes — est devenue une expérience collective transmise, commémorée, enseignée. À Verdun, les cérémonies, les reconstitutions, les associations, les visites scolaires et familiales entretiennent cette mémoire, non comme un folklore, mais comme un rappel : ce que la guerre moderne fait aux corps, aux paysages, aux sociétés.

Le 11 novembre est, depuis 2012, une journée d’hommage à tous les morts pour la France, toutes guerres confondues. Il demeure, dans l’imaginaire collectif, lié à l’armistice de 1918. Verdun, lui, rappelle que l’armistice fut aussi, pour beaucoup, l’issue d’une longue suite d’épreuves dont 1916 fut l’un des sommets.

Sources
- Mémorial de Verdun, « La bataille de Verdun » (repères chronologiques, pertes, épisodes-clés).
- Musée de l’Armée, dossier en ligne « L’hyperbataille de Verdun » (épisodes, lecture stratégique, 22 mai 1916).
- Gallica (BnF), dossier « Le 24 octobre 1916, les Poilus reprennent le fort de Douaumont ».
- Citadelle souterraine de Verdun, page historique « Verdun et son champ de bataille » (données de synthèse : durée, victimes).
- Fondation Berliet, dossier « Verdun 1916 et la Voie Sacrée » (données logistiques).
