Peintre de l’École de Pont-Aven, proche de Gauguin et longtemps éclipsé par lui, Charles Laval (1861-1894) occupe pourtant une place singulière dans l’histoire du synthétisme. En quelques années seulement, entre Bretagne, Panama et Martinique, il a élaboré une peinture d’une rare intensité poétique, où la simplification des formes, la force de la couleur et l’intériorité du regard annoncent une modernité décisive.
Charles Laval appartient à ces artistes dont l’œuvre, brève mais dense, semble avoir été traversée par une promesse interrompue. Associé à l’École de Pont-Aven et au mouvement synthétiste, il a contribué, aux côtés de Paul Gauguin et d’Émile Bernard, à faire basculer la peinture de la fin du XIXe siècle vers autre chose qu’une simple transcription du visible. Chez lui, le paysage, la figure et la couleur cessent d’imiter le réel pour en proposer une vision condensée, intérieure, presque spirituelle.

Charles Laval naît à Paris le 17 mars 1861, dans une famille cultivée. Son père, Jean-Baptiste Laval, est architecte, et sa mère, Marcienne, est d’origine polonaise. Formé dans les ateliers de Léon Bonnat et de Fernand Cormon, il reçoit d’abord une éducation classique, fondée sur le dessin, la composition et l’étude du modèle. Dans ces milieux d’apprentissage, il croise plusieurs jeunes artistes appelés à compter, parmi lesquels Henri de Toulouse-Lautrec, Émile Bernard ou encore Louis Anquetin.
Mais Charles Laval n’est pas destiné à demeurer dans le sillage de l’académisme. Très tôt, il cherche une voie plus libre, moins descriptive, plus sensible aux puissances de suggestion de la peinture. Son évolution l’éloigne progressivement de la stricte imitation naturaliste pour l’orienter vers une écriture plus synthétique, où la simplification formelle ne vaut pas appauvrissement, mais intensification.

Le moment décisif survient avec sa rencontre avec Paul Gauguin à Pont-Aven, en Bretagne. Dans cette colonie d’artistes cosmopolite, où se croisent expérimentations formelles, aspirations spirituelles et désir d’un art régénéré, Laval trouve un terrain à sa mesure. Entre les paysages bretons, les silhouettes paysannes, les grands aplats colorés et les lignes simplifiées, il participe à l’atmosphère de recherche qui donnera naissance au synthétisme.
En 1887, il part avec Gauguin vers le Panama, puis la Martinique. Ce voyage est fondateur. Loin de l’Europe, Laval découvre d’autres lumières, d’autres rythmes, d’autres intensités chromatiques. Son art s’y transforme profondément. Il peint des paysages et des figures où la couleur gagne en autonomie, où les formes se simplifient, où l’espace se construit moins par profondeur illusionniste que par organisation décorative. La Martinique n’est pas pour lui un simple décor exotique ; elle devient le lieu d’une métamorphose plastique.


Cette période antillaise est essentielle pour comprendre l’originalité de Laval. Longtemps, une part de sa production a été minimisée, confondue ou reléguée dans l’ombre de Gauguin. Pourtant, ses toiles martiniquaises possèdent une tonalité propre : plus fragile peut-être, mais aussi plus lyrique, plus silencieuse, parfois plus méditative. Là où Gauguin impose souvent une construction plus volontaire, Laval laisse affleurer une émotion diffuse, une poésie retenue, une manière d’éclairer le monde sans jamais le forcer.
Revenu des Antilles affaibli par la maladie, il retrouve la Bretagne et poursuit sa recherche aux côtés de Gauguin et d’Émile Bernard. Tous trois participent à l’élaboration d’une nouvelle syntaxe picturale fondée sur l’aplat, la cernure, la simplification des volumes et la puissance expressive de la couleur. Charles Laval n’est pas un simple compagnon de route : il fait partie, pleinement, de cette aventure décisive de la modernité picturale française, même si l’histoire de l’art a trop souvent distribué la gloire de manière inégale.

En 1889, son nom figure dans le cercle des artistes réunis autour de l’Exposition Volpini, manifestation parallèle à l’Exposition universelle de Paris, où Gauguin et ses proches affirment une esthétique d’avant-garde face aux institutions officielles. Laval s’oriente alors vers une veine plus intérieure, parfois plus religieuse, où le symbolisme prend davantage de place. Son œuvre devient moins solaire, plus recueillie, plus grave aussi.
Sa vie personnelle accentue encore les tensions du petit monde pontavéniste. En 1890, il se fiance à Madeleine Bernard, sœur d’Émile Bernard. L’épisode contribue à sa brouille avec Gauguin, qui s’intéressait lui aussi à la jeune femme. Mais au-delà de l’anecdote sentimentale, c’est surtout la maladie qui referme peu à peu l’horizon de l’artiste. Atteint de tuberculose, Charles Laval travaille de moins en moins. Son catholicisme devient plus marqué et sa peinture, dans ses dernières années, semble chercher une forme de paix, voire de réconciliation avec une tradition plus ancienne.
Il continue néanmoins à peindre jusqu’en 1893. Cette ultime période, moins connue, montre un artiste qui ne se contente pas de répéter les audaces de Pont-Aven, mais tente d’ouvrir une autre voie, plus recueillie, plus mystique. Là encore, son parcours déjoue les simplifications. Laval n’est ni un Gauguin mineur ni un Bernard secondaire ; il est un peintre à part entière, dont l’œuvre témoigne d’une tension rare entre modernité formelle et aspiration spirituelle.

Charles Laval meurt à Paris le 26 avril 1894, à seulement trente-trois ans. Sa disparition prématurée contribue largement à son effacement. Son frère Nino disperse ensuite le fonds d’atelier, ce qui complique durablement l’identification et la conservation de son œuvre. Le corpus aujourd’hui reconnu demeure réduit, à peine une trentaine d’huiles et de dessins, ce qui nourrit depuis longtemps les débats sur les attributions. Certaines œuvres jadis données à Gauguin ont d’ailleurs été réévaluées, signe que l’histoire de Charles Laval reste encore, en partie, à reconstituer.
Cette rareté explique aussi la fascination qu’il exerce. Chaque toile conservée semble porter la trace d’un destin inachevé. Chez Laval, la douceur des harmonies, la simplification des formes et la qualité contemplative du regard composent une voix discrète mais immédiatement reconnaissable. Son œuvre n’a pas l’ampleur d’un immense corpus, mais elle possède cette densité particulière des artistes interrompus trop tôt, chez qui chaque tableau paraît compter double.
Aujourd’hui, Charles Laval retrouve peu à peu la place qu’il mérite. Il ne s’agit pas de corriger l’histoire au profit d’un mythe inverse, mais de reconnaître, enfin, ce que sa peinture a apporté : une part sensible, raffinée et essentielle à l’aventure de Pont-Aven et à l’émergence du synthétisme. Redonner à Laval sa juste lumière, ce n’est pas amoindrir Gauguin ou Bernard ; c’est rendre à la modernité picturale française l’un de ses visages les plus délicats.
Des œuvres de Charles Laval sont conservées au musée d’Orsay, à Paris, notamment Portrait de l’artiste, Femmes au bord de la mer, esquisse et Paysage.
