
Rire, discuter, apprendre, s’ennuyer, exister. Pour les adolescents d’aujourd’hui, une grande partie de la vie se déroule dans la lumière d’un écran. Une enquête menée auprès de collégiens d’Ille-et-Vilaine révèle une mutation profonde de la sociabilité juvénile. Le numérique n’est plus un simple outil, il est devenu l’espace même où se construisent les relations, les loisirs, les apprentissages et parfois l’identité.
Longtemps, les débats publics ont porté sur l’accès aux technologies : qui possédait un ordinateur, qui disposait d’une connexion internet, qui restait à l’écart de la « révolution numérique » ? Ce paysage a profondément changé.
Aujourd’hui, les adolescents vivent dans un univers saturé d’écrans connectés. Dans la plupart des foyers, plusieurs appareils coexistent — ordinateurs, consoles, tablettes — mais un objet domine désormais tous les autres – le smartphone.
Discret, personnel, toujours à portée de main, il concentre l’essentiel des pratiques numériques des jeunes entre conversations, vidéos, musique, jeux, échanges scolaires et parfois même devoirs. L’enquête menée en 2025 par Jérôme Clerget et Pascal Plantard (Université Rennes 2) auprès de 156 collégiens d’Ille-et-Vilaine âgés de 13 à 15 ans montre à quel point ce petit objet est devenu le cœur de leur univers quotidien.
Ce téléphone personnel marque souvent une étape symbolique qui est l’entrée au collège. Offert en sixième, il représente à la fois un signe de confiance parentale et une nouvelle autonomie.
Le smartphone, nouvelle chambre sociale
L’adolescence s’est toujours construite autour d’espaces à soi tels que la cour de récréation, la rue, la chambre. Aujourd’hui, une part de cette vie sociale se déplace dans un espace immatériel mais omniprésent qui eqst l’écran du téléphone.
Les conversations se poursuivent après l’école, les plaisanteries circulent sous forme de vidéos ou de mèmes, les disputes se déplacent dans les groupes de messagerie. Les réseaux sociaux — TikTok, Snapchat, Instagram ou YouTube — ne sont pas seulement des outils de communication. Ils forment un véritable milieu social dans lequel les adolescents évoluent.
Chaque plateforme possède sa fonction : TikTok pour les vidéos virales, Snapchat pour parler entre amis, WhatsApp pour la famille, Instagram pour les images. Facebook, en revanche, apparaît comme un territoire déserté par les jeunes, devenu celui des parents.
Cette sociabilité numérique s’organise autour d’un langage partagé rempli de références virales, extraits de vidéos, blagues circulant de téléphone en téléphone. Les adolescents parlent de « REFS » — ces références communes qui permettent de se reconnaître entre pairs. Ne pas les connaître, disent-ils, c’est parfois « ne pas parler la même langue ».

L’image, nouvelle culture commune
Cette transformation s’accompagne d’une mutation culturelle profonde. L’internet des adolescents est avant tout un internet de l’image.
Photos, vidéos, extraits musicaux, montages humoristiques composent l’essentiel des contenus consultés et partagés. L’écrit n’a pas disparu, mais il s’efface derrière une circulation permanente de formes visuelles et sonores.
Ce déplacement est décisif. Il modifie la manière dont les adolescents apprennent, s’informent et discutent. Lorsqu’ils doivent faire des devoirs, beaucoup préfèrent désormais consulter une vidéo explicative ou un tutoriel plutôt que lire un article encyclopédique.
Une nouvelle inégalité numérique
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la fracture numérique n’a pas disparu. Elle s’est déplacée.
L’enquête montre que les différences sociales ne concernent plus tant l’accès aux écrans — désormais quasi universel — que les formes d’appropriation du numérique.
Le smartphone domine dans tous les milieux, mais l’ordinateur reste davantage présent dans les familles favorisées. Cette différence a des conséquences importantes. Les adolescents qui utilisent surtout leur téléphone développent des usages intuitifs et tactiles, mais disposent souvent de compétences plus limitées en bureautique ou en recherche documentaire.
Autrement dit, certains jeunes évoluent principalement dans un internet de l’image, tandis que d’autres apprennent à naviguer aussi dans un internet de l’écrit, plus proche du monde scolaire et professionnel.
L’école face à la culture numérique
Dans les salles de classe, l’intégration du numérique demeure hésitante.
Certains enseignants utilisent régulièrement tablettes et ordinateurs ; d’autres y recourent rarement. Les élèves eux-mêmes expriment parfois des doutes sur l’utilité de certains exercices numériques.
Une exception notable existe cependant. Pronote / Ecole directe, devenu un outil central de la vie scolaire. Les devoirs, les notes, les absences et les documents pédagogiques y circulent en permanence entre enseignants, élèves et parents. Mais le numérique scolaire reste encore largement distinct du numérique quotidien des adolescents, dominé par les réseaux sociaux et la vidéo.
L’intelligence artificielle entre aide et tentation
L’apparition récente de l’intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension à ces pratiques.
Les collégiens utilisent déjà des outils comme ChatGPT ou les assistants intégrés aux applications pour comprendre une notion, corriger un exercice ou obtenir des explications plus simples.
Certains reconnaissent également y recourir pour réaliser rapidement un devoir difficile. D’autres s’en servent plutôt comme un tuteur numérique, capable de proposer des exercices supplémentaires ou de reformuler un cours.
Cette appropriation rapide montre que les adolescents explorent spontanément les possibilités offertes par ces technologies, souvent plus vite que les institutions éducatives.
Entre dépendance et lassitude
Les adolescents décrivent eux-mêmes une relation ambivalente aux écrans.
Ils reconnaissent passer plusieurs heures par jour sur leur téléphone, parfois jusqu’à perdre la notion du temps. Beaucoup parlent d’« addiction » ou disent être « accros ».
Mais ce sentiment s’accompagne souvent d’une certaine lassitude. Lorsque les alternatives existent — sport, activités artistiques, sorties — le temps d’écran diminue sensiblement.
L’ennui, au contraire, pousse à se replonger dans le flux infini des vidéos.
Parents inquiets, adolescents sceptiques
Dans les familles, les écrans sont devenus un objet de négociation permanent.
Les parents tentent de fixer des règles en tentant de limiter le temps d’écran, interdire certaines applications, imposer des horaires. Mais les adolescents observent aussi les contradictions du monde adulte, eux aussi passent beaucoup de temps sur leur téléphone.
Cette tension révèle un paradoxe de notre époque. Les écrans sont à la fois indispensables à la vie sociale contemporaine et perçus comme une menace pour l’équilibre individuel.
Une nouvelle condition adolescente
Au fond, l’enquête révèle moins une « génération dépendante » qu’une génération socialisée dans un environnement numérique permanent.
Les adolescents ne vivent pas simplement avec les écrans. Ils vivent à travers eux, pour se divertir, apprendre, échanger et construire leurs relations. La véritable question n’est donc peut-être plus de savoir s’il faut ou non utiliser ces technologies, mais comment apprendre à y évoluer avec discernement.
Car c’est désormais dans cet espace numérique — hybride, mouvant et partagé — que se fabrique une part essentielle de l’adolescence contemporaine.
Cette analyse s’appuie sur une enquête menée en 2025 auprès de 156 collégiens d’Ille-et-Vilaine âgés de 13 à 15 ans. L’étude a été réalisée dans le cadre d’un travail de recherche universitaire consacré aux usages numériques des adolescents et à l’évolution de leurs pratiques sociales.