Aranen ou quand les araignées tissent un roman d’aventure jubilatoire

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Un livre est tombé sur ma table — Aranen — et, sitôt ouvert, des octopodes par centaines ont envahi l’espace, se balançant, mignons et drôles, sur leurs huit pattes, en somme des araignées devenues, par l’art du romancier, des animaux de compagnie qui, se risquant même à quelques chatouilles, ont apporté au lecteur ce que Roland Barthes appelait « le plaisir du texte ».

Alors que l’éditeur s’interroge, en sa prière d’insérer : « Les héros d’antan sont-ils encore appelés à régner ? », l’auteur répond qu’il « souhaite faire entrer la fantasy, l’humour et le frisson » dans ce livre qui joue à nous faire peur. Le roman de fantasy s’inscrit dans le sillage des contes de fée. La règle première est, à la façon d’un vaccin, d’effrayer pour mieux se prévenir contre la peur, le grand méchant loup ou la vilaine sorcière, les pas perdus dans la forêt et l’ogre rugissant… Paysages et visages changent, mais le canevas est immuable, un héros (ici deux ou trois) face aux épreuves, diverses et grandissantes, toujours plus rudes, toujours plus loin, dans l’alternance conjuguée de qui inquiète et de qui rassure, de qui attaque et de qui sauve, de qui enserre et de qui libère, de qui s’oppose et de qui favorise, l’adversaire et l’aidant, ce que les théoriciens du conte ont appelé l’opposant et l’adjuvant. Il n’est dès lors que de suivre l’aventure en suivant la boussole du scribe, et tout lecteur attentif la jouera volontiers, suivant les fils tendus par le romancier, ici des fils d’araignée jusqu’à l’heureuse conclusion, même si elle se referme sur un point d’interrogation. Et voici donc ici, enserré dans sa toile, Aranen, le roman d’Emmanuel Roche-Lévy. Et la main tremble un peu en faisant défiler les pages.

Soit un petit village perdu sur la carte, et donc inutile d’aller chercher : Esnoth. Là, l’action se déroule vingt ans après l’assaut cuisant d’une armée d’araignées géantes aux crochets aussi redoutables qu’efficace est leur jeu de jambes — huit ! La victoire sur les envahisseurs a fait du capitaine de la garnison une figure magnifiée — « le héros d’Esnoth » — qui veille, depuis, à protéger l’enceinte en faisant allumer chaque soir des feux aptes à contrarier toute autre attaque des octopodes. Et donc, au bout des ans, l’ennui plus que la lassitude habite ce valeureux vétéran. Jusqu’à l’arrivée d’un jeune homme, Batistan Furet, qui, depuis qu’il a vu « l’homme le plus fort du monde » (dans mon jeune temps, il s’appelait Rigoulot, et, sur ses bras en croix, il était capable de porter femme et enfants) jongler avec des poids, a musclé les maigres bras de sa petite taille à l’aide d’un haltère qui ne le quitte jamais, et décide de devenir, à son tour, un « prince colosse ». Et voilà qu’il vient proposer ses services, jeune recrue naïve et avenante, dès lors qu’un crime et un enlèvement bouleversent un beau jour le train-train villageois. Et puis, descendu de sa tour, « la tour branlante du mage dément », voilà qu’atterrit dans le récit le magicien du cru répondant au nom d’Arnold Grisedent, dont les performances, dès l’abord, prêtent à rire, car elles ne dépassent guère les tréteaux de l’illusionnisme : il n’est juste bon qu’à produire quelques bulles lumineuses. Et ce trio composite décide, sur un coup de tête — passablement embué d’alcool — du capitaine Rondin, d’aller débrouiller le meurtre et de retrouver un bébé qui a disparu alors que sa mère se noie dans son sang. Nous sommes donc dans un thriller. Mais dans une réalité qui ne doit rien au néo-réalisme et tout au gothique halluciné, du Golem de Prague au Frankenstein de Mary Shelley — deux monstres qui pointeront leur nez au détour des pages — pour ne rien dire des zombis, le roman nous embarque dans un voyage extraordinaire comme en rêvaient Cyrano de Bergerac, premier maître ès science-fiction, et assurément Jules Verne qui revit ici son Voyage au centre de la Terre, mais avec la tendre ironie d’un Jacques Tati déchaînant d’aimables catastrophes ou l’humour des Shadoks.

La toponymie du décor témoigne d’une belle inventivité linguistique : le village Esnoth s’inscrit dans le territoire du Bhalmeyre ; un autre bourg voisin, Bhalm, est le siège d’un magicien autrement plus doué que Grisedent, Huberlain, autoproclamé le « Mage magnifique » ; plus le village de Valhem, d’où est issue la victime de ce fait divers. Les araignées, elles, vivent à Malegorn, séparé du premier patelin par des forêts profondes, des bois touffus et l’étang méphitique de Fongerran, plus une « muraille de Ronces » et les « Coulées creuses », avec, au bout du chemin — au bout de la nuit ? — « les entrailles de la Dent fauve » où tout se jouera, le destin des protagonistes et la fin de l’histoire :

Malegorn, la forêt enracinée au pied des chaînes de montagnes, s’étendait sur des distances ahurissantes. Il s’agissait d’une région à part entière — quasiment un pays ! —, à la cartographie nébuleuse. On s’aventurait peu au-delà des sous-bois, et l’antique route, ou plutôt le vieux sentier qui partait d’Esnoth et traversait les bois vers le nord, jusqu’aux chaînes montagneuses infranchissables dont la Dent fauve constituait le point culminant, se rétrécissait jusqu’à se perdre dans des enchevêtrements de ronces, de racines spongieuses, de marécages putrides.

Depuis qu’Homère a retracé le périple mouvementé d’Ulysse, le roman se plaît aux itinéraires, aux progressions romanesques toutes marquées par la surprise — le suspense — et, à chaque étape, nous frémissons pour ces pauvres personnages enquêteurs qui font face tantôt à une immense araignée transformée en femme bardée de « cuir », ou à un « monstrueux polype animé », voire à un rocher qui parle comme vous et moi, sans parler des hordes baveuses des Aranens et de leurs terribles tiques qui se fichent dans le cou et vous transforment en zombis. Et qu’arrive-t-il au pauvre Arnold ?

Huit énormes pattes noires se resserrèrent d’un coup autour de sa taille, lui coupant le souffle. Tout contre sa nuque, il sentit le claquement furieux des chélicères. Quelques gouttes de venin s’échappèrent du monstrueux orifice, et formèrent des trous à la surface de sa robe, brûlant jusqu’à son épaule. Arnold grogna sous l’effet de la douleur. La bête était puissante. Il ne parvenait pas à se dégager de l’étreinte. Elle le plaqua contre le sol, pour le « consommer ».

Mais, bien sûr, l’adjuvant intervient, et c’est l’intervention efficace de la compagne du magicien :

Shalina s’était précipitée au secours de son compagnon. Armée d’une simple bêche, elle frappa de toutes ses forces sur le dos de l’arachnide, CLONG ! une seconde, RE-CLONG ! puis une troisième fois. Endolori, le monstre relâcha enfin son étreinte, cracha en battant des pattes frénétiquement vers Shalina, puis se replia, à distance.

Le vecteur de ce récit, aussi fantastique qu’horrifiant et pourtant souriant, c’est que, malgré ce qui en est dit plus haut, « les araignées sont des créatures très polies » que les hommes — certains hommes malveillants — ont offensées. Au fond du gouffre gît la « première des premières mères, la déesse Avicularia, qui tissa la trame du monde », en attente de résurrection. Un « enfant-œuf » qui « renferme la magie des araignées primitives », né d’une mère porteuse qui n’aura pas connu d’homme, la tirera de l’oubli du temps, encore faut-il qu’il soit sacrifié. Et le sang coulera abondamment… Ici, mythes et croyances se télescopent pour la plus grande joie du lecteur.

Encore faut-il braver sa peur des insectes velus et baveux :

Deux larges pattes noires prirent appui sur l’ouverture dans le mur, suivies d’une hideuse paire de mandibules stridulantes ! Les trois compagnons, qui s’attendaient à découvrir l’un de leurs semblables, reculèrent avec terreur. Ce n’était pas la plus grosse araignée qu’ils aient croisée depuis le début de leur aventure — elle faisait à peine la taille d’un petit chat —, mais les stries orangées et luminescentes qui zébraient son abdomen n’auguraient rien de pacifique, tout comme sa façon de leur cracher au visage.

Nous n’en dirons pas plus. Et le vieux capitaine retrouvera son Ithaque, à partir de quoi, qui sait, tout pourra recommencer. Emmanuel Roche-Lévy, au terme d’une écriture haletante, envoûtante, lancinante, saura assurément trouver une suite aux aventures et mésaventures de ses Aranens.

Emmanuel Roche-Lévy, Aranen, Elder Craft, 2026, 314 p., 20,95 €