Premier tome d’un diptyque, Rock’n’roll. Tome 1 – Salauds de baby-boomers raconte la passion de Baru pour le rock’n’roll — musique d’une vie, musique d’une révolte sociale, musique incandescente, tout simplement.
Voilà un album qui évoque le cuir d’un vieux blouson noir, le claquement d’une pièce glissée dans un juke-box, l’huile et l’essence d’une Triumph. Voilà une BD qui sent la nostalgie d’un autre temps, à défaut d’être celui du bon vieux temps. Cette nostalgie, Baru a l’âge de la cultiver, l’âge du regard dans le rétroviseur plus que dans l’ivresse du prochain virage.
Avec Bella ciao, et l’évocation de sa famille — symbole de ces immigrés italiens qui souffrirent du racisme avant de s’intégrer dans la société française du Nord-Est —, le dessinateur s’était déjà plongé dans ses souvenirs. Cette fois, il revient sur sa jeunesse, mais en se faisant accompagner par des amis qui, eux aussi, se souviennent. Ils se souviennent des sixties, bien sûr, mais surtout d’une passion commune, le rock’n’roll.

On connaît l’amour de Baru pour cette « musique du diable ». Rares sont ses albums où ne surgissent pas la silhouette d’un guitariste, un micro sur scène, une énergie de concert. Christian Lax l’a d’ailleurs magnifiquement compris en ouvrant l’album sur l’image d’un rocker Baru jouant de la palette et du pinceau. Comme une première partie idéale avant l’entrée en scène.
Baru raconte donc ces « salauds de baby-boomers », cette époque, à travers sept histoires et un long poème électrique. Cinq récits lui sont suggérés par ses compères, dont l’incroyable souvenir livré par Edmond Baudoin. À Beyrouth, en 1988, en pleine guerre civile, l’auteur de Piero rencontre un vendeur d’œufs qui finit par habituer ses poules au bruit des bombardements en diffusant à tue-tête des morceaux des Rolling Stones. Chez Baru, la grande histoire et la petite ne sont jamais loin l’une de l’autre, tant la musique incarne une époque, une température du monde, une manière d’habiter la violence.
Même si elle est ici moins centrale que dans d’autres albums, la dimension sociale reste bien présente. Baru raconte avec humour les débuts du rock’n’roll à Villerupt, à la frontière luxembourgeoise, au temps de Maurice Thorez, ce « petit Staline français », lorsque cette musique devient celle des jeunes de la classe ouvrière, bien loin d’un Johnny Hallyday déjà renvoyé du côté des yéyés. Le rock, américain puis anglais, devient alors une affaire de révolte. Et Baru est un révolté, élevé par un père communiste indigné par les inégalités.

La musique, comme les vêtements, agit alors bien davantage qu’aujourd’hui comme un marqueur social. Musique de colère, le rock s’impose en Angleterre. Tandis que les jupes des filles raccourcissent à vue d’œil, s’opposent de l’autre côté de la Manche les Mods, apocope de Modernists, issus plutôt des classes moyennes et amateurs de soul et de rhythm and blues, et les rockers d’origine ouvrière. Ce conflit culturel, Baru le raconte avec humour et tendresse à travers Pete et Phil, deux Britanniques qu’il retrouve dans le rituel annuel du festival des Vieilles Charrues.
L’album dit ainsi la violence contenue que transporte cette musique, amenée en Europe par les militaires américains. Mais il montre aussi qu’au-delà des apparences se cache une prodigieuse promesse d’évasion. Lors d’un concert à Villerupt d’un encore inconnu Jimi Hendrix, le dessinateur en devenir comprend qu’il va perdre ses copains et « partir pour voir, comme si c’était plus grand, ailleurs ». La musique neuve lui entre alors dans les oreilles comme une bombe intime, capable de changer une vie.
Baru, souvent vêtu de son blouson de cuir noir, n’a jamais abandonné sa passion d’adolescence. Elle l’accompagne jusqu’au seuil du grand âge, comme une réserve intacte d’énergie, de colère et de joie. Il la dessine ici dans un album où se côtoient avec bonheur pochettes de disques, pétarades de motos et visages de copains, comme autant de cris de révolte et de fidélité.

Connaisseur lointain ou amateur fervent de ces morceaux adulés par toute une génération, il ne vous reste plus qu’à poser sur un vieux tourne-disque Teppaz les vinyles d’Eddie Cochran, de Chuck Berry, de Vince Taylor ou de Jimi Hendrix. Et à écouter.
Et si vous êtes déjà de la confrérie, il vous reste à faire rejouer en vous ces refrains inoubliables, ces déflagrations simples et éternelles, pour mieux éprouver cette mélancolie électrique du temps qui passe.
Fiche technique
Titre : Rock’n’roll
Sous-titre : Tome 1 – Salauds de baby-boomers
Auteur : Baru
Éditeur : Futuropolis
Collection : Albums
Date de parution : 11 mars 2026
Pagination : 144 pages
Format : 200 x 272 mm
Prix : 22 €
ISBN : 978-2-7548-4789-6
Genre : bande dessinée, récit autobiographique, musique, mémoire sociale
