Deux filles, une Ford Galaxy, une route américaine. Sur ce thème usé jusqu’à la corde, Usdin et Boni signent une BD hors normes. Exceptionnelle.
En ouvrant les premières pages de cette très imposante BD, il faut tout oublier. Oublier ses habitudes de lecture. Oublier le rationnel d’un scénario linéaire. Oublier ses références anciennes. Elene Usdin et Boni vous entraînent en effet dans un maelström qui vous secoue comme un sirop de fraise dans un cocktail maison. La déflagration débute par des images saturées, des dessins à l’encre de Chine, des couleurs éclatantes. Ces premières pages dessinées au stylo-bille, qui rappellent les planches de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris, vous conduisent dans une ville abandonnée, Détroit, où un tigre se métamorphose en louve pour allaiter deux Romulus et Rémus des temps modernes — une allégorie dont le lecteur ne saisira pleinement le sens qu’à la fin.

Lâcher prise. Se laisser bercer par la beauté de l’objet-livre. On a devant soi un puzzle. On prend une pièce, on la colle à une autre, puis à une autre encore : « Ça pourrait commencer là », lit-on. Usdin et Boni nous invitent alors à choisir une autre pièce et à la juxtaposer à une autre, et encore une autre… Variante : « Ça avait dû commencer comme ça… ». Désorienté, on poursuit, car les esquisses proposées, sombres mais suffisamment éclairées, donnent irrésistiblement envie d’en savoir plus.
Une seule chose est certaine : c’est à un road movie que nous sommes conviés. Un trajet en décapotable rose nous emmène dans l’Amérique profonde, celle des gros lourdauds et des cow-boys nostalgiques, celle des hôtels minables et des routes rectilignes. À bord, deux jeunes femmes : Summer, blonde fragile, anorexique ou boulimique ; Beckie, jeune femme métisse, discrète et introvertie. Qui sont-elles ? Où vont-elles ? Quels liens les unissent ? C’est ce gigantesque puzzle aux 365 pièces — autant que de pages — qui nous propose de le découvrir.

Pas d’inquiétude : tous les fragments finissent par s’assembler en un tableau unique. Le talent du scénario réside dans sa cohérence constante : il invite à la réflexion sans jamais sombrer dans un surréalisme absurde. Les faits restent tangibles. Le récit, syncopé, tient pourtant solidement la route — celle qui mène les deux jeunes femmes de Détroit à Rome, en Géorgie.
Elene Usdin, dans Renée aux bois dormants, nous avait déjà enchantés par son originalité graphique. Elle se renouvelle ici, accompagnée de Boni, co-scénariste et co-dessinateur. Dans ce volume dense et ambitieux, les formes de graphie se multiplient. Beckie, dessinatrice au sein même du récit, croque en noir et blanc les personnages rencontrés, offrant une galerie de portraits d’anonymes qui racontent l’Amérique profonde. Ces dessins à l’encre s’intercalent entre des pages qui explosent de couleurs, proches de l’expressionnisme. On y trouve aussi des photographies retravaillées au crayon, des cadrages en Cinémascope. En faisant voler en éclats les codes traditionnels de la BD, les auteurs ne se refusent rien et nous entraînent dans une expérience de lecture véritablement singulière.

C’est une Amérique à la fois mythique et délabrée qui se dévoile. Les chambres de motels, les stations-service évoquent les tableaux d’Hopper — des toiles qui auraient quitté la rigueur du trait et la sobriété silencieuse pour s’embraser sous la lumière du soleil, exploser dans la chaleur torride de la route vers Rome. Un voyage entrepris pour tenter d’oublier le passé. De flash-back en flash-back surgissent d’autres figures : parents gangrenés par la drogue ou la folie, politiciens véreux, figures troubles prêtes à empoisonner une population pour l’appât du gain. Lire, réfléchir, et ne jamais douter de la cohérence qui se révèle au terme de la traversée.
Une fois le puzzle achevé, un peu sonné, on revient aux premières images — Romulus et Rémus, le tigre. On s’attarde sur des chapitres (qui n’en sont pas vraiment). Tout s’éclaire. Et l’on recommence. Sans jamais se lasser. Magique, tout simplement. Unique.
Fiche technique
Titre : Detroit Roma
Auteurs : Elene Usdin & Boni
Scénario : Elene Usdin et Boni
Dessin : Elene Usdin et Boni
Éditeur : Éditions Sarbacane
Collection : Roman graphique
Année de parution : 2026
Pagination : 365 pages
Format : Grand format relié
Couleur : Couleur et noir & blanc
Prix : 35 €
ISBN : (non communiqué)
Distinctions :
– Prix Première du Roman Graphique / RTBF – Sélection 2026
– Prix BD France Télévisions – Villa Médicis – Lauréat 2026
– Prix Wolinski de la BD du Point – Finaliste 2025
