
À l’approche des élections municipales de mars 2026, alors que des milliers de petites communes cherchent parfois difficilement leurs futurs élus, une bande dessinée documentaire raconte de l’intérieur la vie d’un maire de village. Avec Le Petit Maire, Laurent Turpin et Olivier Berlion livrent un récit aussi pédagogique qu’humain sur la démocratie locale.
Voilà un titre un brin provocateur, ou plutôt un brin interrogateur. Il existerait donc des petits maires et des grands maires ? À regarder la couverture, on comprend rapidement que l’adjectif du titre s’attache davantage à la taille de la commune qu’à l’image de l’élu lui-même (pas particulièrement petit d’ailleurs !). La France, nous apprend-on dès la première page, compte plus de 18 000 communes de moins de 500 habitants. « Saudemont, municipalité rurale des Hauts-de-France, située dans le triangle Arras-Douai-Cambrai » en fait partie. Comme tous les six ans, avant les élections municipales, les regards se tournent vers cette « France profonde » et vers le renouvellement souvent difficile de ces élus oubliés.
De reportages écrits en reportages télévisés, on découvre à chaque scrutin les doutes et les interrogations de ces citoyens face à la multiplicité des tâches qui leur incombent, à leur responsabilité parfois paralysante et au peu de moyens qui leur sont accordés. Cela ressemble souvent à une litanie des contraintes journalières imposées au chef de l’administration communale : conflits de voisinage, problèmes de voirie et tant d’autres qui transforment le téléphone portable personnel du maire en service d’assistance sociale. Il y a six ans, tout cela, Laurent Turpin le savait certainement. Pourtant, en 2020, il a quand même monté une liste et s’est présenté dans sa commune natale, lieu de sa résidence familiale depuis plus d’un siècle. Il a été élu, en pleine période de Covid, la petite cerise sur le gâteau idéale pour découvrir les fonctions de maire d’une commune rurale.

Investi, Laurent Turpin est aussi amateur de BD, passion qu’il partage avec « son » sous-préfet. Il est même directeur de rédaction du site BDzoom, où chaque semaine il présente les meilleures ventes écoulées. Logiquement, c’est ce moyen d’expression favori qu’il retient pour raconter ses six premières années de mandat local, en compagnie de l’illustrateur et ami Olivier Berlion.
La BD n’est pourtant pas qu’une énumération de contraintes et de difficultés vécues. Au-delà de ces moments de découragement bien réels, elle dessine le portrait d’hommes et de femmes dévoués à leurs concitoyens, ayant foi en leurs tâches, même subalternes, pour donner un sens au mot ruralité. L’aménagement d’un ancien terrain de foot en parc de promenade et de détente sportive, grand projet à l’échelle de la commune, côtoie le déblaiement d’un chemin barré par la chute d’un arbre. Si tout est difficile, tout n’est pas noir, loin de là. La célébration de mariages ou l’aboutissement d’un projet immobilier sont aussi des moments de satisfaction et de joie.
Le plaisir de lecture est ponctué de moments cocasses, avec notamment des personnages symboliques récurrents. On croise ainsi cet homme qui n’a pas voté pour Laurent Turpin mais qui commente chaque décision et chaque acte du maire. Il incarne la figure emblématique du « râleur » de service, celui dont les médias nous donnent à penser qu’il est de plus en plus mécontent et parfois de plus en plus violent. Autre personnage récurrent, la Loi, qui prend le physique d’un fonctionnaire coincé dans son costume-cravate et assure, par son omniprésence, l’œil de l’État sur la gestion communale. Des trouvailles graphiques drôles et pédagogiques qui justifient pleinement l’utilisation de la BD.

Laurent Turpin rend aussi un magnifique hommage à ces adjoint(e)s et à ces conseillers municipaux de l’ombre, qui lâchent parfois mais dont beaucoup tiennent le coup, sacrifiant une partie de leur vie personnelle pour le bien commun. Loin d’être la description d’un bureau des pleurs, le livre est à la fois un ouvrage pédagogique, une chronique quotidienne de communes qui refusent de se transformer en cités-dortoirs et un beau portrait collectif de femmes et d’hommes amoureux de leur territoire et soucieux de le faire vivre.
Et puis, une fois n’est pas coutume pour une BD documentaire, celle-ci se termine par un terrible suspense : le « petit maire » va-t-il se représenter aux municipales des 15 et 22 mars 2026 ? Vous le saurez (peut-être) en lisant cet ouvrage profondément humain et finalement optimiste. Un dernier adjectif… comme un indice.
Le Petit Maire. Récit : Laurent Turpin. Dessin : Olivier Berlion. Couleurs : Christian Favrelle. Éditions Les Arènes. 136 pages. 22 €. Parution : 26 février 2026. Lire un extrait