La BD On était des anges, c’est une ville triste, faite pour dormir. Des jeunes désœuvrés. Chronique d’une adolescence coincée entre l’envie de rêver ou de mourir, de partir ou de rester.
Années 1990. Un groupe de jeunes désoeuvrés traîne son ennui dans une petite ville pavillonnaire du Grand Est. Isheim est peut-être un endroit où les parents trouvent leur compte de tranquillité après le travail mais, à seize ans, la tranquillité ne fait pas partie des rêves que l’on peut avoir. Certains, comme Chris, Magou ou Tralala, font avec… aussi parce qu’il faut bien quelqu’un pour s’occuper des petits frères et soeurs. Mais Hervé et Vivi, eux, ne pensent qu’à partir. Où ? « N’importe où ! Loin de ce trou. » En attendant, ça débat sur la bonne prononciation de fuck, ça organise des boums à coup de The Cure et Cyndi Lauper – une vraie « fanfare de punks » pour les voisins –, ça se retrouve la nuit en cachette… Il faut parfois une étincelle pour amorcer le mouvement. Pour Vivi, ce sera Persille – celle qui danse toute seule dans les champs, qui fait du patin à roulettes sous les lampadaires, la « folle », qui a encore moins de raisons que les autres de rester à Isheim. Et les yeux noirs de Vivi sont fascinés par la blondeur de Persille… J

« J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme. L’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur d’apprendre sa partie dans le monde. » Cette phrase de Paul Nizan, écrite en 1931 dans Aden Arabie, vient immédiatement sur le clavier après la lecture de cette BD qui raconte l’adolescence.
On les découvre sur la couverture, ces « jeunes ». Ils ont le regard noir et ne semblent pas très heureux. L’ennui les guette, probablement. Pourtant, ils n’ont pas encore vingt ans. Seize, dix-sept ? Peu importe. Ils sont à l’âge des possibles, ou peut-être des impossibles. Pour l’un d’entre eux, le rêve, c’est « les States », le seul endroit où l’on peut vivre. Pour deux autres, un seul mode d’existence, la bagarre, la baston, deux bras pour exister. Une autre est plus cool en apparence. Son rêve, c’est la musique.
Et puis il y a Vivi. Vous ne pouvez pas la rater. Elle est là, sur la couverture, au premier plan. Elle vous fixe de son regard charbonneux. Elle est sombre, mais, je vous assure, Risbjerg, en quelques cases, va vous la rendre sympathique, attachante. Impossible de ne pas craquer sur quelques gros plans de son visage, jusqu’à la dernière case de la dernière page.
Avant d’en arriver à cette fin provisoire, on aura fait connaissance avec cette bande qui n’en est pas une, mais qui partage un sentiment commun, l’ennui. C’est vrai qu’à Isheim, petite ville du Grand Est, à part les marches d’un escalier public, il n’y a pas de quoi s’éclater. Ici, « les vieux se sont installés (…) pour pouvoir dormir tranquilles après le boulot ». Boulot, dodo, Chris, Magou, Tralala, ce n’est pas vraiment leur trip.

Ils nous rappellent Anthony, Clem, Hacine, Steph, d’autres adolescents racontés dans le Goncourt de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux. Région identique, années quatre-vingt-dix, mais les jeunes d’Anne-Caroline Pandolfo sont plus « punks », plus marginaux. Ils écoutent The Cure, Culture Club ou Prince. Ils se vêtent, pour la plupart, de noir, le noir de la révolte, de la colère. Ils crachent du « Fok », surtout pas du « Fuck » qui fait minette. « Fok », on vous dit, « avec un O ouvert et un K qui claque ».
Et pourtant, tout les ramène à leurs marches. Et à Isheim, une ville fantôme que même les lecteurs n’ont pas envie de mieux connaître.
Dans ce noir que Risbjerg accentue avec un encrage puissant et omniprésent, surgit pourtant une petite étoile qui brille par sa blondeur, un jaune couleur bouton-d’or. Elle s’appelle Persille. Elle est seule, et elle danse. Dans les champs. Sous un réverbère. Elle est l’anomalie, le mystère. Et si le noir de la nuit était attiré par le jaune du soleil ? Vivi et Persille vont devenir amies. Peut-être plus. Et rêver d’ailleurs. Partir. Encore partir. Toujours partir.
Avec beaucoup de talent, Anne-Caroline Pandolfo et son compagnon Risbjerg, qui nous avaient enchantés avec l’adaptation du roman de Ron Rash, Serena (voir chronique), racontent le désœuvrement et le mal-être de ces ados, que seule la musique sort de leur torpeur. Découvrir et accepter son homosexualité. Aimer et désirer un garçon qui vous ignore, ou fait semblant. Être seule malgré les copains et les copines autour de vous. L’existence de chaque personnage de la couverture nous est ainsi narrée par petites touches, sans jamais tomber dans l’archétype.

Ils sont complexes, ces jeunes. Perdus. Et, à défaut de pouvoir les aider, nous tentons de les comprendre. Sincèrement, il est impossible, pour chaque lectrice et lecteur qui a dépassé la vingtaine, de ne pas s’y retrouver, ou de ne pas se rappeler des situations vécues. C’est probablement pour cela qu’on s’y attache, qu’on essaie de deviner leur parcours d’avant. Et les portraits, sympathiques ou féroces, de quelques parents nous rappellent que nous ne sommes pas nés dans les choux, ni dans le baluchon porté par une cigogne, même du Grand Est.
Accepter le présent ou vivre ses rêves ? Il nous faudra attendre la fin de ce diptyque, prévue pour la fin d’année, pour connaître, peut-être, la réponse. Pour patienter, on se plongera dans le regard de Vivi, celui de la dernière case, de la dernière page. On vous le redit, il est hypnotique.
Fiche technique
- Titre : On était des anges
- Scénario : Anne-Caroline Pandolfo
- Dessin : Terkel Risbjerg
- Éditeur : Dargaud
- Pagination : 152 pages
- Prix : 22,95 €
- Date de parution : 27 février 2026
