Un jeune chimiste affirme avoir répliqué la recette du Coca-Cola : prouesse scientifique ou coup de com ?

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Depuis quelques jours, une vidéo du créateur LabCoatz (titre : Perfectly Replicating Coca Cola (It Took Me A Year)) tourne à grande vitesse et relance un vieux fantasme pop : celui de la “recette secrète” de Coca-Cola, introuvable, inimitable, presque magique. D’après plusieurs reprises médiatiques, le youtubeur — un jeune chimiste — affirme avoir passé près d’un an à analyser la boisson (outils d’analytique type spectrométrie, chromatographie, etc.) puis à recomposer un cola “indiscernable” du vrai, jusqu’à revendiquer une forme d’identité chimique et pas seulement une ressemblance gustative.

Avant de crier à la fin d’un secret centenaire, il vaut la peine de regarder ce que raconte vraiment cette séquence virale : moins un cambriolage de coffre-fort qu’un épisode exemplaire de la grande mythologie Coca-Cola, où la science, le marketing, la culture du “hack” et la nostalgie se mélangent… comme un sirop dans de l’eau gazeuse.

Pourquoi cette vidéo explose : la “recette secrète” est une histoire (presque) plus forte que la boisson

La firme entretient elle-même une scénographie de la confidentialité : un “Vault of the Secret Formula” est mis en scène au World of Coca-Cola, avec tout l’imaginaire qui va avec (légende, coffre, rareté, rituel). Autrement dit : le secret n’est pas seulement un outil juridique, c’est aussi un récit de marque — un roman industriel.

Dans ce contexte, une promesse du type “je l’ai refaite à l’identique” coche toutes les cases d’Internet : enquête longue, instruments de labo, révélations progressives, tests à l’aveugle, et final façon “plot twist”. Les sites viraux s’en emparent logiquement, souvent en ajoutant une couche sensationnaliste.

Ce que l’on sait déjà : la liste d’ingrédients est publique… sauf l’essentiel aromatique

Dans de nombreux pays, Coca-Cola affiche une liste d’ingrédients très courte : eau gazeuse, sucre (ou sirop), colorant caramel, acide phosphorique, arômes naturels, caféine. Le cœur du mystère est donc concentré dans deux mots : “arômes naturels” (et, selon les marchés, des variantes de sucre et de formulation). Autrement dit : “répliquer Coca-Cola”, ce n’est pas découvrir l’existence du sucre ou de la caféine, c’est approcher une architecture aromatique (huiles d’agrumes, épices, notes boisées, etc.) dont la signature exacte est protégée.

Ce que la chimie analytique peut faire (très bien) … et ce qu’elle ne peut pas garantir

Oui, des techniques de laboratoire permettent de détecter et quantifier une quantité impressionnante de molécules aromatiques. Et oui, avec de la méthode, du temps et des itérations, on peut produire un cola extrêmement proche — voire “convaincant” pour beaucoup de palais.

Mais la bascule entre “très proche” et “exactement identique” est énorme. Pour trois raisons simples :

  • Un goût n’est pas qu’une liste de molécules : il y a les proportions, les interactions, la texture (CO₂, acidité), et le rôle des traces (impuretés, composés ultra-minoritaires) qui peuvent compter plus qu’on ne le croit.
  • La variabilité des matières premières : une huile essentielle de citron ou de cannelle n’est pas un objet fixe ; origine, extraction, stockage, oxydation… tout change. Même des commentateurs techniques le rappellent : “refaire le goût” est accessible, “refaire exactement” bute sur les sources et procédés.
  • Le “process” industriel est une partie du secret : ordre d’incorporation, temps de repos, nature de l’eau, réglages de carbonatation, conditions de fabrication à grande échelle. Deux recettes “sur le papier” peuvent diverger fortement en bouche.

La vidéo de LabCoatz, telle que reprise dans la presse, repose aussi sur un élément classique de ces récits : des tests à l’aveugle montrant des proches incapables de distinguer le vrai du clone. Intéressant, mais pas équivalent à une validation scientifique solide : on attendrait des protocoles en double aveugle, des panels plus larges, des répétitions, et une comparaison multi-lots (canette/bouteille/fontaine) — car même les consommateurs réguliers détectent parfois des écarts selon le conditionnement et les réglages.

Le point souvent oublié : “Coca-Cola” est aussi une logistique mondiale… et un ingrédient difficile à égaler

Il existe un détail qui revient régulièrement dans les discussions sur l’“impossibilité” de copier Coke : l’extrait de feuille de coca décocaïnisée — un ingrédient historiquement associé à la boisson, distinct de la cocaïne (retirée depuis longtemps). La disponibilité et la chaîne d’approvisionnement de cet extrait sont particulières : des sources largement citées indiquent qu’une installation aux États-Unis a eu un statut spécifique pour l’importation et le traitement des feuilles, l’extrait “sans cocaïne” allant à Coca-Cola. Dit autrement, même si l’on approchait parfaitement un profil aromatique, reproduire “la même chose” au sens strict (mêmes intrants, mêmes procédés, mêmes contraintes) reste une autre histoire.

Et juridiquement, alors : a-t-il “le droit” ?

La recette est généralement présentée comme un secret d’affaires (trade secret) plutôt qu’un brevet : un brevet impose de divulguer publiquement en échange d’une protection limitée dans le temps, tandis qu’un secret peut durer indéfiniment… tant qu’il le reste. C’est aussi l’un des moteurs de la légende.

En pratique, tenter de reproduire un goût n’équivaut pas à pouvoir commercialiser Coca-Cola : la marque, l’habillage, et tout ce qui crée la confusion relèvent du droit des marques et de la concurrence. Et même un clone “parfait” ne deviendrait pas Coke par magie ; il lui manquerait l’écosystème industriel, marketing et juridique qui fait la boisson autant que sa formule.

Au fond, que raconte cette séquence ?

Si LabCoatz a vraiment atteint une copie très fidèle, c’est une belle démonstration : la chimie moderne sait “lire” une boisson industrielle bien mieux qu’en 1920. Mais l’emballement dit autre chose : nous adorons les secrets, surtout quand ils sont brandés, mis sous verre et ritualisés. Coca-Cola vend un soda, oui — mais vend aussi, depuis longtemps, une idée : il existe quelque part une combinaison introuvable, et la posséder donnerait accès à une forme de pouvoir.

Qu’un youtubeur prétende la reconstituer, c’est donc moins “la fin du secret” que la preuve de sa vitalité : la légende se met à jour, passe par le laboratoire domestique, et repart pour un tour.

Gaspard Louvrier
Gaspard Louvrier explore les frontières mouvantes de la recherche, des technologies émergentes et des grandes avancées du savoir contemporain. Spécialiste en histoire des sciences, il décrypte avec rigueur et clarté les enjeux scientifiques qui traversent notre époque, des laboratoires aux débats publics.