
Avec Eldorado, Marcello Quintanilha livre une fresque sociale et politique qui épouse les soubresauts du Brésil du XXᵉ siècle. Dans ce thriller graphique magistral, l’auteur raconte trente années de la vie d’une famille modeste de Niterói. Une plongée haletante dans un pays en pleine mutation, entre football populaire, corruption ordinaire et violence sociale.
On ne s’embarque pas avec Marcello Quintanilha, double lauréat au Festival d’Angoulême, les mains dans les poches. Comme au cinéma, on s’installe dans son fauteuil et tout démarre tambour battant, sans générique. Les premières images, les premières pages, tels de longs plans-séquences, enchaînent lieux et actions simultanées sans rupture et obligent le lecteur à une attention immédiate.
On décolle ainsi pour plus de 250 pages haletantes. Le récit virevolte dans un découpage où les époques se télescopent et se succèdent sans préambule mais sans jamais nous perdre en route. La seule chronologie véritablement linéaire apparaît dans le prologue. En quelques pages et dans des cases très sages, l’auteur retrace l’évolution du Brésil depuis la fin du XIXᵉ siècle jusqu’aux dernières années de la dictature militaire en 1985. Ce rapide survol historique installe le décor politique du récit.

Niterói, miroir d’un Brésil populaire
Comme dans ses albums précédents, Quintanilha plonge au cœur de son pays d’origine. L’action se déroule à Niterói, ville située face à Rio de Janeiro et lieu de naissance du dessinateur. Elle occupait déjà le centre du récit Les Lumières de Niterói (2018), où l’on découvrait Hélcio, jeune défenseur prometteur de l’équipe de football du Canto do Rio.
On retrouve ce personnage dans Eldorado. Le jeune homme s’oppose désormais à son père Alicio, incarnation d’un patriarcat autoritaire qui élève ses deux fils à la dure et refuse que l’aîné consacre sa vie au football. Le cadet, lui, glisse peu à peu vers la délinquance. Pickpocket modeste, il bascule un jour de fête lorsqu’une fusillade éclate dans l’épicerie familiale.

Inutile d’en dire davantage. La magie narrative de Quintanilha opère immédiatement. Sans indication de date et en changeant d’époque sans prévenir, l’auteur entraîne le lecteur dans un véritable labyrinthe narratif. Au centre du mystère se trouve une valise enfouie contenant un butin de bijoux.
Quintanilha pousse même le vertige narratif plus loin. Certaines cases réapparaissent des dizaines de pages plus tard, complétées par de nouveaux éléments qui transforment leur signification. L’effet est spectaculaire et donne à l’ensemble une dimension presque machiavélique.

Un Brésil au bord du basculement
Les années cinquante et soixante constituent un moment charnière dans l’histoire brésilienne. L’urbanisation accélérée, la croissance industrielle et l’explosion démographique transforment profondément les villes. Mais derrière l’image d’un pays émergent, les fractures sociales demeurent immenses. C’est dans cette tension permanente entre espoir et violence que s’inscrit le récit de Quintanilha. Les trajectoires individuelles de ses personnages, modestes habitants de Niterói, deviennent ainsi les fragments d’une histoire collective qui conduira le pays vers la dictature militaire instaurée en 1964.

Football, corruption et rêve social
L’album poursuit l’exploration du passé familial de l’auteur et d’un Brésil démythifié à la veille de la dictature militaire. Football, corruption, musique et fêtes populaires composent la toile de fond du récit. Mais loin des images de cartes postales de Copacabana, Quintanilha nous entraîne dans les quartiers modestes, au bord des terrains poussiéreux et dans les couloirs parfois troubles des clubs sportifs.
Les matches où brille Hélcio ne cherchent pas le réalisme documentaire. Le football devient un symbole social. Ce sport autrefois aristocratique devient ici l’emblème d’une appropriation populaire. Les vestiaires et les bureaux des dirigeants révèlent un monde où se mêlent argent, opportunisme et ambitions contrariées.
Eldorado devient ainsi une chronique sociale et historique tout en demeurant un polar haletant porté par une science du découpage remarquable.

Un cinéma dessiné
À chaque album, Marcello Quintanilha adapte son style graphique à l’histoire racontée. Ici dominent de grands aplats de couleurs parfois interrompus par des séquences en bichromie plus neutre. Depuis Tungstène, l’artiste excelle dans la représentation des scènes de violence et dans la création de visages d’une expressivité saisissante.
Ses policiers, à la fois vertueux et corrompus, annoncent déjà les futurs hommes de main d’un pouvoir autoritaire. Les cadrages et les perspectives évoquent souvent le langage du cinéma d’action et rappellent aussi certaines esthétiques du cinéma néoréaliste.
On referme l’album presque essoufflé, avec l’envie de reprendre la lecture pour en analyser les engrenages narratifs. Installé à Barcelone depuis plus de vingt ans, Quintanilha continue pourtant de puiser dans la mémoire et les contradictions de son pays natal pour nourrir ses récits. Sous le vernis d’un thriller magistral, il livre une réflexion sensible sur les illusions sociales et la fragilité des destins humains.

Le polar social latino-américain
Avec Eldorado, Marcello Quintanilha s’inscrit dans une grande tradition du polar latino-américain. Comme Leonardo Padura à Cuba, Paco Ignacio Taibo II au Mexique ou Roberto Bolaño dans ses récits les plus noirs, il utilise l’intrigue policière comme un outil d’exploration sociale. Dans ces œuvres, l’enquête ou le crime deviennent des révélateurs politiques. Derrière les coups de feu et les courses-poursuites se dévoilent les fractures d’un continent marqué par les dictatures, les inégalités et la corruption. Quintanilha transpose cette tradition dans le langage de la bande dessinée. Son dessin nerveux et son montage quasi cinématographique donnent à ce polar social une intensité rare dans le neuvième art.

Repères
- Eldorado – Marcello Quintanilha
- Éditions Le Lombard
- 272 pages
- 26,90 €
- Sortie 2026
Marcello Quintanilha a reçu le Prix Polar SNCF 2016 pour Tungstène et le Fauve d’or du Festival d’Angoulême 2022 pour Écoute, jolie Márcia.