Aux Champs libres, Florence Burgat pense le vivant (animaux, plantes, viande, psyché) sans anesthésie

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animal florence burgat

Philosophe et directrice de recherche (INRAE), détachée aux Archives Husserl (ENS-PSL), Florence Burgat a construit une œuvre qui refuse les évidences confortables. Pour elle, l’animal n’est pas un « presque humain », la plante n’est pas un « animal ralenti », et la viande n’est pas un simple « aliment ». Sa posture est à la fois éthique et ontologique.

Avant de dire ce que nous devrions faire, elle demande ce que sont les êtres vivants, comment ils existent, ce qu’ils éprouvent, et ce que nos institutions (élevage, droit, langage, coutumes) font à cette existence. Coup de projecteur avant une rencontre animée aux Champs libres dans le cadre de Jardins d’hiver.

Un fil rouge, passer de “la vie” à “une vie”

Chez Florence Burgat, la question n’est pas seulement « y a-t-il du vivant ? », mais « y a-t-il une vie vécue ? ». C’est ici que sa phénoménologie du vivant devient décisive. Elle s’intéresse à la subjectivité, au “corps propre”, au monde vécu, à la manière dont un être se rapporte à ce qui l’entoure. Cette exigence, appliquée aux animaux, conduit à déplacer la frontière classique entre l’humain et le non-humain. Ce qui compte, ce n’est pas la ressemblance avec nous, mais l’existence en première personne selon des modalités propres à chaque espèce.

Dans le même mouvement, elle se montre très attentive au risque inverse qui est l’indistinction généralisée. À ses yeux, “réhabiliter le non-humain” ne peut pas signifier projeter partout les mêmes propriétés (intention, souffrance, mort au sens existentiel) au point de dissoudre les différences de modes d’être.

“L’Humanité carnivore” (Seuil, 2017) ou la viande comme institution, non comme besoin

Ce livre est souvent lu comme un essai sur l’alimentation. Il est plus radical, car il interroge une civilisation. Pourquoi mangeons-nous des animaux alors que, techniquement et nutritionnellement, une partie croissante des sociétés pourrait s’en passer en partie ou totalement ? En posant la question, Burgat refuse les réponses réflexes (« c’est naturel », « c’est culturel », « c’est bon ») et cherche ce qu’elle appelle le noyau dur du carnivorisme, autrement dit l’ensemble de récits, de rites, de justifications et de dénis qui rendent la mise à mort acceptable puis invisibilisé.

Le cœur de l’enquête porte sur la transformation de l’animal en viande. Un basculement symbolique (ce n’est plus un individu, c’est une matière) qui autorise ensuite un système. Dans divers entretiens, elle nomme cette logique d’organisation de la mort une “thanatocratie”, non pas un accident moral, mais une mécanique sociale stabilisée, avec ses procédures, ses euphémismes et ses angles morts.

  • Déni et dissonance : nous savons (souffrance, abattage, industrialisation), mais nous vivons “comme si” nous ne savions pas.
  • Sacrifice et normalité : la violence change de statut quand elle devient règle, tradition, économie, “bon sens”.
  • Modernité paradoxale : l’institution carnivore se renforce à l’époque où l’on pourrait la contester concrètement (substituts, connaissance, alternatives).

“Qu’est-ce qu’une plante ?” (Seuil, 2020), contre l’animisme chic, pour une écologie précise

Avec Qu’est-ce qu’une plante ?, Florence Burgat prend un risque qui est contester une tendance culturelle contemporaine qui prête aux végétaux des qualités psychiques ou affectives au sens fort (souffrance, intentionnalité “à la manière de”, vie intérieure). Elle ne cherche pas à rabaisser le végétal ; elle cherche à le penser justement.

Sa thèse centrale est une différenciation des régimes d’existence : la vie végétale et le vivre animal/humain ne se superposent pas. Là où l’animal s’éprouve dans une vulnérabilité, une inquiétude, une exposition à la douleur et à la mort qui structurent une biographie, le végétal relève d’un autre rapport au temps, à la division, à la régénération. L’enjeu est philosophique mais aussi politique car si l’on veut défendre le vivant, on le défend mieux en distinguant, pas en confondant.

  • Critique de l’anthropomorphisme : éviter de transformer la plante en personnage.
  • Écologie sans fiction : penser les interdépendances sans inventer des équivalences psychiques.
  • Une éthique du réel : la protection du monde végétal ne passe pas nécessairement par l’idée qu’il “souffre”.

“L’Inconscient des animaux” (Seuil, 2023) ou une vie psychique animale au-delà du langage

Dans ce livre, Florence Burgat s’appuie sur une proposition tardive de Freud. Certains animaux (notamment ceux qui connaissent une dépendance infantile) disposeraient d’un appareil psychique comparable à celui des humains. Elle retient surtout ce que cette hypothèse oblige à repenser : l’inconscient ne doit pas être réduit au langage.

Son pari est double. D’une part, prendre au sérieux l’idée d’une vie psychique animale (pas une copie diminuée, pas un “petit humain”, mais une intériorité propre). D’autre part, comprendre que des phénomènes comme le trauma, la répétition, certaines psychopathologies ou troubles du comportement (observés et décrits) peuvent être pensés comme des indices, des traces en creux d’une profondeur psychique.

  • Déplacer Freud : de l’inconscient-langage vers l’inconscient comme profondeur du vivant né et mortel.
  • Sortir du modèle déficitaire : l’animal n’est pas “moins”, il est “autrement”.
  • Conséquence morale : si une vie psychique est là, l’usage industriel du vivant devient encore plus problématique.

Une pensée qui touche aussi le droit et les institutions

Sans être une juriste au sens strict, Florence Burgat revient souvent à la manière dont le droit, les catégories administratives et les mots organisent notre rapport aux animaux. La question n’est pas abstraite. Qualifier l’animal comme bien, ressource ou propriété n’est pas neutre, cela stabilise des pratiques. La philosophie, ici, sert à défaire les automatismes conceptuels qui rendent ces pratiques “naturelles”.

Par où entrer ? Un parcours de lecture conseillé

  1. Pour comprendre le “système viande” : L’Humanité carnivore (2017).
  2. Pour clarifier l’époque “tout se vaut” : Qu’est-ce qu’une plante ? (2020).
  3. Pour aller au plus profond de la question animale : L’Inconscient des animaux (2023), en parallèle d’entretiens audio (format long).

À Rennes, rencontre autour de la “question animale” (février 2026)

À l’occasion de Jardins d’Hiver, l’écrivain Jean-Baptiste Del Amo invite Florence Burgat à Rennes pour une rencontre publique consacrée à la question animale et à notre rapport au vivant, en s’appuyant sur ses livres récents.

  • Date : samedi 7 février 2026
  • Horaire : 16h00 – 17h00
  • Lieu : Auditorium des Champs Libres, 10 cours des Alliés, 35000 Rennes
  • Accès : gratuit
Eudoxie Trofimenko
Et par le pouvoir d’un mot, Je recommence ma vie, Je suis née pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. Gloire à l'Ukraine ! Vive la France ! Vive l'Europe démocratique, humaniste et solidaire !