On entre dans Folle-pensée de Louise Sebillet comme on entrerait dans une existence qui a déjà trop encaissé. Une caravane en lisière de forêt, un lac noir, la permanence d’un paysage qui rassure précisément parce qu’il n’exige rien, et ce geste devenu réflexe, celui de se tenir avec un alcool qui brûle autant qu’il anesthésie.
« Avant Léna, ma seule amie était une bouteille. J’avais bien eu quelques fréquentations au lycée mais, d’année en année, ils s’étaient tous casés, me laissant comme une merde. Avant Léna, donc, je n’avais personne. Juste l’alcool. Souvent une bouteille de Jack Daniel’s. J’aimais mon whisky sec, qui brûlait dès les premières gorgées. À la fin, je ne sentais plus rien. Ni dans ma gorge ni dans mon cœur. C’était plaisant, mon corps se réchauffait lentement. Je variais parfois avec une bouteille de Jameson, parfois avec du Grant’s. Un représentant au rayon alcool du Super U m’avait un jour fait la réflexion que, quitte à boire du whisky, autant en prendre du bon. Un de ceux qui vieillissent en fût de chêne et qui coûtent la peau du cul. Je l’avais superbement ignoré. J’étais fidèle. Du mauvais whisky pour une mauvaise fille. J’habite une caravane, un peu plus petite qu’un mobile home. Elle n’a plus de roues. Cela fait vingt-six ans qu’elle est dans le champ du vieux Ezio, au bord d’un lac noir, dans le vallon de Folle-Pensée. Au loin, on peut voir les chênes majestueux de Brocéliande. C’est réconfortant de se réveiller chaque matin avec le même paysage. » (p. 9)
Nine, 58 ans, vit là, à l’écart, et l’on comprend vite que cette retraite n’a rien d’un choix romantique. C’est une solution minimale, un repli de survie, une chambre de décompression pour une vie qui s’est déboîtée.
La grande intelligence du roman de Louise Sebillet tient à ce qu’il emprunte volontiers des habits narratifs familiers — une disparition, un homme qui “enquête”, une demande d’explication — pour les retourner. Oui, il y a une intrigue, un mystère, une tension. Mais l’enjeu n’est pas d’aligner des faits comme on remonte une chronologie. L’enjeu est de faire entendre ce qui, en matière de dépression, d’addiction et d’angoisse, résiste au récit linéaire. Ce que l’on appelle “vérité” n’est plus une solution, mais une expérience. Et ce déplacement est annoncé dès le seuil, au nom d’un projet presque moral, qui refuse le camouflage de la honte :
« L’histoire racontée ici s’inspire de faits réels. Ce livre ne saurait être exhaustif au sujet de la dépression et des troubles anxieux. Tous les lieux et les noms ont été changés. Celui de la clinique, de l’association de recherche, et même parfois le genre des personnes, par respect pour l’ensemble des protagonistes. Je laisse le soin aux lecteurs de démêler le vrai du faux. Ce n’est, au fond, pas le plus important. J’espère pouvoir, un jour, écrire ou lire un livre sur la même thématique, et dans lequel l’identité des personnages ne sera plus réécrite. Parce que le tabou et la honte ne doivent pas faire partie de l’histoire. » (p. 4)
Car très vite, Folle-pensée glisse de la forêt vers un autre lieu, autrement plus vertigineux, celui de l’hôpital psychiatrique. Le roman reconstruit alors, par retours en arrière, l’été 2021 à la Clinique des Princes, où Nine rencontre Léna. À cet endroit précis, le texte cesse d’être seulement un roman “à sujet” pour devenir une forme de document intime, et l’on sent une volonté de nommer sans emphase, mais sans détour. Dire ce qui arrive, dans le corps et dans la tête, c’est arracher la maladie au brouillard moral où l’on la range trop souvent.
Ce qui frappe, surtout, est la manière dont le livre tient ensemble deux choses difficiles à concilier. D’un côté, la clinique comme espace de contrôle, où l’on confisque, où l’on surveille, où l’on met à nu la fragilité au nom de la sécurité. De l’autre, la clinique comme lieu de communauté provisoire, où des femmes et des hommes que tout oppose se reconnaissent dans une même fatigue de vivre, et dans une même peur d’être jugés. Le roman ne fait pas de la psychiatrie une institution monstrueuse, ni un sanctuaire. Il montre plutôt le paradoxe central du soin psychiatrique tel qu’il est vécu, jusque dans cette scène d’admission où la prévention ressemble à une mise à nu.
« Alexia posa ma valise sur le lit, sortit de ses poches une sorte de sac congélation sur lequel était inscrit mon nom. “Nous allons examiner ensemble vos affaires. – Pourquoi ? – Pour vérifier que vous n’avez rien de dangereux pour vous-même.” J’opinai de mauvaise grâce et ouvris mon bagage. Elle regarda tout attentivement, me prit mes ciseaux à ongles, un rasoir, des somnifères, puis elle m’inspecta du regard. “Une ceinture ? – Oui. – Je vais devoir vous l’enlever. Vos lacets aussi. – Comme en prison.” Alexia ne répondit pas. Elle devait être habituée à ce genre de remarques. Il n’empêche que la situation avait quelque chose de profondément déshonorant. La dignité ne tenait donc qu’à une ceinture et une paire de lacets sur cette triste Terre. Je défis le tout et les lui tendis. Elle les fourra dans le sac et poursuivit : “Alcool ? – Bien sûr que non !” » (pp. 34-35)
Protéger peut humilier. Encadrer peut soulager. Et, très souvent, l’aide la plus décisive surgit là où on ne l’attendait pas, dans une solidarité entre patients, une phrase échangée à la terrasse, une présence silencieuse qui évite le naufrage. Le roman sait aussi saisir, sans lourdeur, ce que l’institution fabrique parfois malgré elle : une sorte d’égalité brutale, qui rabat les statuts et les masques, jusqu’à cet absurde “défilé” nocturne où chacun se retrouve, littéralement, dans le même état de vulnérabilité.
« Tout le monde sortait en calbut, charentaises et pyjama. Certains avaient même pris un accessoire personnel pour ce défilé de mode impromptu : une perfusion ou un fauteuil roulant. Il y avait quand même un dénominateur commun : nos tronches ensommeillées par les somnifères, dont les molécules continuaient de courir dans notre sang. Si un jour cela vous arrive d’être hospitalisé en clinique psy et que vous vous inquiétez du regard des autres, sachez qu’il y a pire : être interné en clinique psychiatrique ET se retrouver à moitié à poil et en chaussons à trois heures du matin. Certains, tellement drogués, étaient soutenus par une infirmière. Le peu de dignité qui nous restait jusqu’alors venait d’être enterré à jamais. » (p. 130)
La relation entre Nine et Léna est, de ce point de vue, le cœur battant du livre. Elle n’est ni idéalisée, ni réduite à un “beau lien” salvateur. Elle est improbable, nerveuse, parfois drôle, parfois douloureuse, et elle se construit dans cet endroit où l’on n’a plus grand-chose à perdre, sinon la dignité. L’une est rongée par l’alcoolisme, l’autre par l’anxiété. L’une parle fort, attaque, ironise, se masque par le sarcasme. L’autre réfléchit, rumine, retourne les phrases comme on retourne des pierres pour vérifier si le danger n’y dort pas. On pourrait croire à une opposition mécanique. Sebillet évite ce piège. Les deux femmes se ressemblent en profondeur, parce qu’elles savent ce que signifie “tenir”, minute après minute, sans garantie de lendemain.
Au plan formel, la réussite du roman vient d’une alternance très tenue, presque musicale. Les scènes contemporaines, en février 2022, encadrent le récit. Elles placent Nine face à un enquêteur issu du monde des réseaux, un homme qui veut du clair, du vérifiable, du partageable. Le livre laisse affleurer la morale trouble de cette posture — chercher, oui, mais chercher quoi, au juste, une personne ou une histoire ? Et Nine, sans forcer le trait, sait reconnaître le théâtre de l’époque.
« C’est donc lui. @Edouard_OSFD. Édouard Rostend de son vrai nom. 300 000 abonnés sur YouTube. 100 000 sur Instagram. Je crois que, dans une autre vie, on aurait pu être amis. D’après ce qu’il raconte de lui, il a été ouvrier dans une usine d’équipement automobile. Syndicaliste virulent pendant quarante ans avant de s’offrir une retraite bien méritée. Seulement, les collègues lui ont manqué, la solitude lui a pesé. Les réseaux sociaux ont ce petit quelque chose d’extraordinaire : les gens y parlent librement comme s’ils conversaient avec des amis. Passionné de faits divers, Édouard a entendu parler sur W9 de l’Organisation de soutien aux familles de disparus (OSFD), qui permet d’épauler les forces de l’ordre et ainsi d’aider des personnes à retrouver leurs proches. En vérité, 90 % du travail de l’OSFD concerne des disparus volontaires : des personnes majeures qui ont délibérément choisi de partir. Édouard y a vu un signe, lui qui a toujours voulu intégrer le “36”, comme il l’appelle. Comprenez le 36, quai des Orfèvres, ancien siège de la police judiciaire parisienne. (…) Édouard Rostend m’évoque d’emblée tout ce que je déteste : les types sûrs d’eux, les beaux gosses bronzés et les militants. Même ses cheveux châtains coiffés en arrière m’insupportent. (…) Des sortes de Sherlock Holmes au rabais. » (pp. 13-16)
À l’intérieur de ce cadre, le roman installe un second rythme, celui du « Carnet de Léna », qui apparaît comme une chambre d’écho. Là, la phrase change. Elle se raccourcit, se répète, s’obstine. Elle imite la pensée anxieuse, sa spirale, ses points fixes. Ces pages-là ne sont pas un simple effet de réel, ni un supplément d’authenticité. Elles donnent au livre une polyphonie précieuse. Elles empêchent Nine d’occuper tout l’espace, et elles installent une vérité plus diffuse, moins spectaculaire, mais plus exacte. On lit alors moins une histoire qu’un combat intérieur, et l’on mesure à quel point l’identité peut devenir un fardeau, dès qu’elle est confondue avec la performance, le métier, l’utilité sociale. Le roman dit, avec une sobriété redoutable, qu’il faut parfois apprendre à se tenir debout sans “attribut”, comme on apprendrait une autre respiration.
« Le problème, c’est que, dans notre société, la deuxième question qu’on pose après le nom et le prénom, c’est ce qu’on fait dans la vie. Il m’a répondu : “Vous n’êtes pas obligée de suivre comme un mouton. Certains se définissent par rapport au travail, aux enfants, au marathon qu’ils vont faire. Mais moi, si je dis à mes amis, ‘Je suis médecin’, ils vont me répondre ‘On s’en fout’. Il ne faut pas se définir par un attribut.” Ça m’a laissée perplexe. Je lui ai demandé : “Oui, mais je suis quoi alors ? – Vous êtes. Point. C’est tout ce qui compte. Les attributs, c’est de la déco, un plus. Et tant mieux si ça nous épanouit. Mais l’important, c’est vous, vos valeurs, la richesse des échanges que vous construisez avec vos proches ou avec des inconnus. Le reste, on s’en fout ! ‘Tu es marathonien ? On s’en fout !’, ‘Tu es docteur ? On s’en fout !’, ‘Tu as cinq enfants ? On s’en fout ! Toi, comment tu es, toi ?’ Ne retombez pas dans le piège du travail. Apprenez à vous aimer sans attribut. Vous êtes. Point.” Bon, cet échange est certainement le plus important que j’ai eu avec mon psychiatre. » (pp. 165-166)
Reste Brocéliande, et c’est l’autre audace du livre. La forêt et ses légendes auraient pu servir de décor pittoresque. Elles deviennent une surface de projection. On y croise la croyance, les “eaux” prétendument guérisseuses, la tentation de penser que le mal pourrait s’évacuer par un rite, une source, une histoire. Le roman regarde cela sans mépris, mais sans naïveté. Il montre combien la détresse psychique attire les récits faciles, et combien la souffrance rend vulnérable aux mythologies consolatoires. D’où cette manière de désenchanter sans ridiculiser, de dégonfler l’illusion tout en laissant subsister la tendresse pour ceux qui s’y accrochent.
« Croyez-moi, ses eaux bouillonnantes ne sont pas plus guérisseuses que je suis sainte. Ce n’est que mon avis. Il n’empêche qu’on a appelé le village d’à côté Folle-Pensée. Un hommage à cette nuée de pèlerins venus soigner leur caboche depuis la nuit des temps. Ma pauvre maman aurait bien ri de voir sa fille ici. Ceci étant, le nombre d’illuminés à venir là est à relativiser, Dieu merci. Brocéliande, Sainte-Dymphne et Folle-Pensée ne sont jamais devenus le Lourdes local, malgré toute l’énergie déployée par Ezio. » (p. 12)
Ce désenchantement n’est pas froid. Il est, au contraire, une forme de soin par la lucidité. Il dit qu’il faut parfois renoncer au miracle pour retrouver une chance de vivre. Et le roman n’épargne pas non plus ce qu’il y a de plus sombre qui est cette familiarité de l’idée suicidaire, non comme “événement”, mais comme horizon mental, comme disponibilité du geste, comme logique perverse de soulagement.
« Si vous ne connaissez pas cette abréviation, sachez que vous faites partie des petits chanceux sur cette Terre à ne pas y avoir été confronté directement ou indirectement par leurs proches. TS, ce sont deux lettres que je redoute autant que RN ou SS. Ça vous met les poils et de la sueur froide dans la nuque. On le prononce comme ça, pour pas qu’elle nous rattrape, cette Tentative de Suicide. (…) On y pensait tous, à ce genre de projet. À chaque fois qu’on voyait une corde, un couteau, des ciseaux. Se trancher les veines aurait été tellement plus libérateur. Sentir la douleur mentale se déverser dans la douleur physique. Elle n’était rien, la douleur physique, en comparaison des démons qui nous hantaient. De toute façon, on ne la sentait pas. Le corps ne compte pas grand-chose quand il est l’hôte de tant de douleur. Elle écoutait, la douleur mentale, elle en voulait plus, elle voyait bien que l’on souffrait déjà. On en rêvait tous. » (pp. 131-141)
Ce qui rend Folle-pensée touchant n’est donc pas une dramaturgie des larmes. C’est son refus de la fausse rédemption. Le livre ne promet pas une guérison spectaculaire mais une parole qui n’embellit pas, qui ne moralise pas, qui accepte la contradiction et le discontinu. Et, par endroits, cette parole se fait presque frontale, comme si le roman posait au lecteur une définition simple de ce qu’est “aller mieux”, autrement dit accepter le combat sans transformer la souffrance en faute.
« Les médicaments et l’alcool lui font perdre la mémoire. Il nous expliqua que c’était une dame qui était là avec lui en mars, lors de sa première hospitalisation de l’année. Elle avait fait une rechute. Je n’aime pas le mot “rechute”, car il y a “chute”. Venir ici, c’est prendre le taureau par les cornes, essayer d’aller mieux. Et ça, c’est beaucoup. D’abord, il faut accepter la dépression et tout ce qu’elle engendre : fatigue, absence d’émotions positives, tristesse, lassitude, perte de plaisir, questionnement sur le sens de la vie, ennui, envie de mourir, envie de dormir à jamais. Ensuite, les troubles physiques : les diarrhées, la perte d’appétit, la perte de poids, la perte de sommeil, les migraines, la fatigue pour tout, pour chaque mouvement. Une fois qu’on accepte ça, il faut accepter d’être ici. Se dire qu’on n’est pas invincible, que la dépression est une maladie. Accepter d’être parmi ceux qu’on croit faibles. Et puis comprendre qu’être ici, c’est aussi une force. (…) La maladie est si taboue dans notre société qu’on refuse d’y penser. Mais il ne devrait pas y avoir de honte. (…) La dépression est une maladie qui nous met des fantômes dans la tête. Sans aide, il est quasiment impossible de s’en sortir. » (p. 176)
Folle-pensée, Louise Sebillet, parution le 15 janvier 2026, éditions Pélagie, 208 pages, 19,90 €, diffusion-distribution Dod&Cie, ISBN : 978-2-488507-03-5.
