Guido Guidi au BAL de Paris ou la patience du regard

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Guido Guidi.
Guido Guidi.

Depuis le vendredi 20 février 2026, LE BAL rend hommage au photographe italien Guido Guidi, figure majeure d’une génération d’artistes qui a profondément transformé le rapport entre le langage photographique et la perception du territoire. L’exposition Col tempo, 1956–2024 est à découvrir jusqu’au dimanche 24 mai 2026.

À 85 ans, Guido Guidi apparaît comme l’une des grandes figures de la photographie européenne contemporaine. Depuis plusieurs décennies, il choisit la marge plutôt que le centre, le détail plutôt que l’effet, l’attention plutôt que le spectaculaire. Son œuvre, d’une patience rare, regarde le monde sans emphase et révèle, dans l’ordinaire, des intensités discrètes.

Dès les années 1960, sa réflexion sur le langage de l’image a fait naître l’une des poétiques du regard les plus singulières de notre temps. Au BAL, cette pensée visuelle prend corps sous la forme de 18 séquences photographiques conçues par l’artiste. Commissariée par Simona Antonacci, Pippo Ciorra et Antonello Frongia, l’exposition a été conçue et produite par le MAXXI – Museo nazionale delle arti del XXI secolo, en collaboration avec LE BAL et les Archives Guido Guidi.

Les 200 photographies réunies dans l’exposition Col tempo, 1956–2024 se déploient comme une longue ligne de temps. Elles retracent l’ensemble du parcours de Guido Guidi, depuis ses expérimentations en noir et blanc des années 1960 et 1970 jusqu’à ses travaux les plus récents, en passant par ses recherches sur le paysage et l’architecture. Carnets, manuscrits, maquettes et documents inédits complètent ce parcours et donnent accès à la méthode du photographe, à ses reprises, à ses lenteurs, à sa manière très particulière de laisser les images mûrir.

L’exposition ne se contente pas de présenter une œuvre. Elle permet d’entrer dans une pensée du regard. On y découvre un artiste qui ne cherche ni l’image définitive ni la perfection spectaculaire, mais une forme de justesse toujours recommencée, fondée sur l’expérience du voir, l’écoulement du temps et la fidélité au réel.

Au fil du parcours, les visiteurs croisent ainsi ces espaces incertains situés entre les villes européennes, ces territoires en transformation permanente, façonnés par l’activité humaine, auxquels Guido Guidi n’a cessé de s’intéresser. Il photographie les marges, les périphéries, les zones de transition, là où le monde contemporain se révèle souvent avec le plus de sincérité.

Pour Guido Guidi, la relation avec ce que l’on regarde est essentielle. La photographie relève moins, chez lui, de la capture que de la rencontre. Il l’envisage comme une note, un griffonnage, un essai. Cette conception affirme son refus de toute complaisance envers l’image unique, close sur elle-même, et envers l’œuvre parfaite. Une image ne se résout jamais tout à fait. Elle constitue une étape, un passage, une tentative. De prises de vue quotidiennes en reprises successives se forme ainsi une archive poétique du territoire, faite d’allées et venues, de répétitions, d’accidents, de découvertes et de retours.

Son attention se porte avec la même intensité sur des fragments de paysages ordinaires de Romagne, la région où il a toujours vécu, et sur des architectures signées par de grands noms. Il accorde une égale importance au banal et au monumental, aux détails négligés et aux formes consacrées. Cette démocratie du regard fait toute la force de son œuvre.

Guido Guidi.

Guido Guidi est né le 26 décembre 1940 à Cesena, dans le nord-est de l’Italie. Adolescent, il envisage de devenir architecte ou peintre. Il suit des cours d’architecture à l’Institut universitaire d’architecture de Venise, avant de fréquenter le Corso Superiore di Disegno Industriale de Venise. C’est au cours de cette formation qu’il commence à s’intéresser à la photographie, à laquelle il se consacre pleinement à partir du milieu des années 1960.

Dans les premières années de sa carrière, il travaille en noir et blanc et réalise plusieurs séries proches de l’art conceptuel de l’époque. À partir des années 1970, alors qu’il collabore avec le département d’urbanisme de l’université de Venise, il se concentre davantage sur le paysage contemporain et sur les métamorphoses du territoire. Il s’oriente ensuite vers le travail à la chambre et le film couleur grand format. Peu à peu, son ambition devient celle de documenter l’Italie au quotidien, en se tournant vers les espaces périphériques, les zones intermédiaires, les réalités peu codifiées. Son regard se porte sur ce qui demeure souvent à côté, dans l’ombre, hors des récits officiels.

Le photographe commence par observer les espaces familiers, proches de son environnement immédiat. Il mène ses premières enquêtes photographiques personnelles en Émilie-Romagne, à Ravenne et à Porto Marghera. Puis, afin de documenter d’autres territoires urbains, il entreprend un voyage en Europe, composé de trois périodes de deux semaines, de Saint-Pétersbourg à Finisterra. De cette expérience naît en 2003 le livre In Between Cities, devenu l’un des jalons importants de son parcours.

Dans les années 1990, Guido Guidi contribue en Italie à nourrir un dialogue fécond entre photographie et urbanisme. Il participe à plusieurs projets publics consacrés à la transformation du territoire. Parallèlement, il développe une activité pédagogique importante. Invité dans plusieurs universités italiennes, il anime des cours et des ateliers, et enseigne notamment à l’Académie des beaux-arts de Ravenne ainsi qu’à l’Institut universitaire d’architecture de Venise.

Parmi ses ensembles les plus marquants figure sa série consacrée à la Tomba Brion, monument funéraire réalisé entre 1970 et 1978 par l’architecte Carlo Scarpa. Pendant plusieurs années, Guido Guidi photographie ce lieu à différents moments du jour et de l’année, explorant avec une grande finesse les relations entre temps, lumière, espace et mémoire.

Hors d’Italie, l’œuvre de Guido Guidi reste encore moins connue qu’elle ne le mérite, même si ses publications sont très recherchées. Parmi les plus importantes, Varianti, publié en 1995, retrace les débuts de sa carrière, de ses travaux en noir et blanc à ses premières séries couleur. Guidi a toujours préféré les lieux alternatifs aux destinations attendues, les paysages vécus aux paysages mythifiés. Il évite les stéréotypes folkloriques aussi bien que les séductions du pittoresque, pour se concentrer sur la réalité présente. C’est cette fidélité à l’ordinaire qui rend ses photographies si profondes et, souvent, si belles.

Couverture de Varianti de Guido Guidi.
Varianti.

Située à Ronta, près de Cesena, la maison de Guido Guidi est aussi son atelier, son lieu de travail, mais également un espace de vie, de transmission et de rencontres. C’est peut-être là, dans cette fidélité à un territoire habité jour après jour, que se loge l’un des secrets de son regard.

Infos pratiques

Exposition : Guido Guidi. Col tempo, 1956–2024

Lieu : LE BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris

Dates : du vendredi 20 février au dimanche 24 mai 2026

Horaires : mercredi de 12 h à 20 h ; du jeudi au dimanche de 12 h à 19 h. Fermé le lundi et le mardi.

Photographie de Guido Guidi exposée au BAL.
Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.