Avec la série Heated Rivalry, le Québécois Jacob Tierney adapte les romans à succès de Rachel Reid, avec une fidélité plébiscitée par les fans de la saga. Pendant six épisodes, on suit la liaison passionnée entre deux hockeyeurs professionnels, concurrents sur la glace. Entre sexe, romance et sport, la série aborde avec réussite — et une très belle production — des thématiques fortes autour de l’identité LGBTQIA+ dans le milieu sportif.
Il n’est pas rare qu’une série crée un engouement tel que ses images inondent les réseaux sociaux. Heated Rivalry du Québécois Jacob Tierney est l’une d’entre elles : sortie en novembre 2025 sur la plateforme canadienne Crave et proposée sur HBO Max aux États-Unis, cette adaptation des romans de l’autrice néo-écossaise Rachel Reid, dont le titre original est Game Changers, est LA série phénomène du moment. Impossible de passer à côté de cette nouveauté sérielle tant elle explose les records d’audience et fait parler d’elle. Elle sera diffusée en France, à partir du 6 février 2026, sur HBO Max.
Sur le papier, Heated Rivalry (« rivalité passionnée » en français) ressemble à une histoire de dark romance gay des plus classiques : Ilya Rozanov (Connor Storrie) et Shane Hollander (Hudson Williams), étoiles montantes du hockey sur glace aux minois attrayants, jouent dans des équipes concurrentes. Shane, né au Canada, joue pour les Montréal Voyageurs ; Ilya, originaire de Russie, fait partie des Boston Bears. Ces deux sportifs aux corps bien sculptés, et aux caractères bien différents, développent une attirance l’un pour l’autre dès leur première rencontre. Loin de la rivalité que décrivent les médias à leur propos, les rivaux sur la glace commencent une liaison intense qui vit au rythme des matchs de hockey qui les opposent. Une fois la compétition terminée, place aux instants fougueux, éclairés à la lumière feutrée des chambres d’hôtel de luxe qui abritent leur secret.
Le résumé le prouve : cela pourrait n’être qu’une nouvelle série romantique parmi tant d’autres, mais la résumer à une production pour les cœurs tendres (même si, avouons-le, on adore sourire niaisement et sentir notre cœur faire des bonds dans notre poitrine devant une romance) reviendrait à passer à côté de la véritable intention. Heated Rivalry va au-delà de la simple amourette : le propos soulève des questions plus intimes : la découverte de soi, l’acceptation de ses désirs et de ses sentiments, l’homosexualité dans l’univers sportif et la difficulté de faire son coming out dans un milieu conservateur. Selon le journal Le Devoir, Luke Prokop, défenseur des Condors de Bakersfield, est à ce jour le premier joueur sous contrat avec une franchise de NHL (Ligue nationale de hockey) à avoir fait son coming out. Cette réalité a d’ailleurs été l’une des raisons pour lesquelles Rachel Reid, passionnée de hockey, a écrit une histoire d’amour entre deux hommes qui jouent au hockey.
Chaque scène accueille un plan réfléchi, dans lequel s’inscrit une composition habitée par une lumière et une couleur qui n’ont rien de hasardeux : le clair-obscur sculpte les corps, les visages, ainsi que les mouvements, à l’image de la scène du photo-shooting, dans le premier épisode, durant laquelle Shane et Ilya participent à une publicité dans leur tenue de hockeyeurs. Il crée même, dans les moments intimes par exemple, des scènes qui relèvent quasiment de la chorégraphie.
Pendant toute la saison, la caméra s’attache à concentrer l’attention sur les personnages principaux à chaque apparition : pendant la conférence de presse du premier épisode ; dans un club au rythme de la chanson All The Things She Said du groupe russe T.A.T.u. dans le cinquième ; etc. Les deux joueurs sont entourés d’une foule de gens, mais la caméra les occulte pour envelopper le couple dans un abri visuel où lui seul compte à l’écran, en miroir de la complicité naissante, du cocon qu’il s’est créé en secret.
L’histoire évolue dans une temporalité rapide : les matchs s’enchaînent comme les années. Près de 10 ans s’écoulent en six épisodes ; de jeunes vedettes, ils deviennent hockeyeurs professionnels. Et durant ces épisodes, le réalisateur joue avec la tension : elle est palpable et change les ambiances. Elle est d’abord sexuelle : chaque regard et chaque geste, chaque parole échangée et chaque message écrit servent à matérialiser l’attirance physique. Si les scènes explicites peuvent en décontenancer certains, elles ont leur importance et servent de support à la romance. On ne plonge jamais dans l’érotisme gratuit : c’est dans ces moments-là qu’ils apprennent à se connaître, que l’affection se développe, que vient le premier geste tendre qui déboussole… Mais cette tension ne serait pas si présente si elle n’était pas parfaitement interprétée par Hudson Williams et Connor Storrie, respectivement âgés de 24 et 25 ans.
Au fur et à mesure que la narration avance, le poids de la ligue pro de hockey et le pays d’origine d’Ilya, la Russie — loin d’être ouvert à la communauté LGBTQIA+ —, les poussent dans une autre forme de tension, plus oppressante. Si, dans les premiers épisodes, elle reste sur le pas de la porte du lieu de leurs retrouvailles, elle finit par contaminer la relation quand les sentiments s’en mêlent et deviennent plus profonds.

L’alchimie entre les deux acteurs est évidente : dans les jeux de regard, les expressions du visage et les postures du corps, ils incarnent leurs personnages avec un jeu adapté à leurs caractères :
D’un côté, Hudson Williams livre un jeu dans la retenue et la pudeur, traduction subtile de la sensibilité de Shane et de son rapport au monde différent — l’autrice a confirmé que, dans son livre, il était atteint d’un trouble du spectre autistique. Le spectateur vit avec lui son tiraillement entre la découverte de son homosexualité et le besoin de préserver une image publique convenable. L’acteur représente avec justesse le parcours émotionnel d’un jeune homme qui se découvre, de ses 17 ans à l’âge adulte.
De l’autre, Connor Storrie est habité par le personnage d’Ilya. Il est d’ailleurs difficile d’imaginer que l’acteur est originaire du Texas et a appris le russe de manière intensive pour la série tant l’accent est maîtrisé. Le sportif charismatique est le contrepoint émotionnel et romantique de Shane, et (avouons-le) ressemble au cliché de l’homme hétérosexuel sûr de lui qui cherche à garder le contrôle de la situation. Il privilégie le sarcasme et l’humour au détriment d’une conversation sérieuse dans laquelle il devrait se mettre à nu. Storrie parvient à jouer avec les contrastes du personnage avec subtilité. Il offre une interprétation assurée, tout en nuances, dans laquelle il réussit à naviguer entre la force extérieure et la vulnérabilité intérieure d’Ilya. Si on assiste au show d’un homme confiant dans la scène de la salle de sport (une des premières de l’épisode 1), cette assurance se fissure quand Ilya doit rentrer en Russie pour raisons familiales.


Aux côtés du couple vedette, un autre se développe en arrière-plan, auquel on consacre l’entièreté du troisième épisode. Si le couple Scott Hunter (François Arnaud) et « Kip » (Robbie G.K.) est secondaire, il a toute son importance dans la suite de l’histoire de Shane et Ilya. Et au-delà des figures masculines marquantes, les rôles féminins, bien que secondaires, sont centrales dans l’évolution de la pensée du couple phare. Proches des concernés, elles montrent des caractères forts et se révèlent des soutiens infaillibles : la discussion entre Rose (Rose Landry) et Shane à propos de sa sexualité ou celle entre Svetlana (Ksenia Daniela Kharlamova) et Ilya à propos de « Jeanne » en sont de parfaits exemples.
Grâce à ce casting de qualité, Heated Rivalry parvient à surpasser l’idée d’une série d’amour gay au profit d’une histoire ancrée dans une réalité que l’on a finalement peu vue à l’écran.
Sortie sur HBO Max le 6 février 2026
