Huma Bhabha face à Giacometti : quand la sculpture explore les ruines du corps humain

2345
Huma Bhabha exhibition
Huma Bhabha sculpture contemporaine exposée à l’Institut Giacometti à Paris, l’exposition Huma Bhabha / Alberto Giacometti.

À l’Institut Giacometti à Paris, l’artiste pakistano-américaine Huma Bhabha fait dialoguer ses figures inquiétantes avec les silhouettes existentielles d’Alberto Giacometti. Entre sculpture archaïque, science-fiction et mémoire des violences du monde, l’exposition met en scène un face-à-face saisissant où le corps humain apparaît comme une énigme fragile, un survivant de l’histoire.

Le corps humain comme champ de tension

Dans les salles de l’Institut Giacometti, la rencontre entre Huma Bhabha et Alberto Giacometti dépasse la simple juxtaposition d’œuvres. Elle crée une confrontation presque physique entre deux visions de l’humanité. Les silhouettes étirées et vibrantes de Giacometti semblent se tenir face aux créatures blessées et fragmentées de Bhabha.

L’exposition rassemble plusieurs sculptures récentes de l’artiste contemporaine – figures debout, têtes, fragments de corps – présentées aux côtés d’œuvres emblématiques du sculpteur suisse telles que L’Homme qui marche, La Jambe ou encore les Femmes de Venise. Le dialogue révèle une obsession commune : comprendre ce que signifie représenter l’être humain.

Huma Bhabha Giacometti

Des corps blessés, entre archéologie et science-fiction

Chez Giacometti, la figure humaine se réduit à l’essentiel. Les silhouettes semblent consumées par l’espace, comme si l’existence ne pouvait tenir qu’à un fil. Après la Seconde Guerre mondiale, ses sculptures incarnent une humanité fragile, presque spectrale.

Huma Bhabha reprend cette interrogation mais la projette dans un imaginaire contemporain. Ses sculptures apparaissent massives, scarifiées, souvent grotesques. Elles sont réalisées avec des matériaux bruts – argile, liège, bois, métal, polystyrène – dont les surfaces portent les marques d’un travail presque violent.

Ces figures semblent surgir d’un monde dévasté. Certaines évoquent des idoles antiques, d’autres des créatures issues du cinéma de science-fiction ou du film d’horreur. L’artiste assume d’ailleurs ces influences visuelles qui nourrissent une esthétique située entre archéologie et futurisme.

Huma Bhabha Giacometti

La sculpture comme expérience du regard

Le parcours met également en évidence la dimension cinématographique du regard porté par les deux artistes sur la figure humaine. Les sculptures de Giacometti, souvent photographiées en extérieur par Ernst Scheidegger, apparaissent comme les images d’un film immobile.

Cette dimension narrative se retrouve chez Huma Bhabha, dont les sculptures semblent figées dans un moment de transformation. Certaines apparaissent comme des survivants d’une catastrophe invisible.

Dans la grande salle de l’exposition, la sculpture Don’t Cast a Shadow (2025) se dresse ainsi comme un corps blessé mais encore debout. Sa surface trouée et marquée évoque les scarifications de certaines statues africaines ou les représentations ascétiques de la statuaire asiatique.

Huma Bhabha exhibition

La puissance fragile des fragments

Le dialogue entre les deux artistes se poursuit autour du motif du fragment. Huma Bhabha présente une série de terres cuites réalisées au Mexique représentant des parties de corps. Disposées dans l’espace, elles évoquent des vestiges archéologiques.

À leurs côtés apparaît La Jambe de Giacometti. Isolée du reste du corps, la sculpture conserve pourtant une présence étrange. Malgré l’amputation, elle se tient droite, presque digne.

Ce rapprochement résume la force de l’exposition. Même fragmenté, même blessé, le corps humain persiste. La sculpture devient alors un langage pour penser la fragilité de l’existence.

Huma Bhabha exhibition
Huma Bhabha sculpture contemporaine exposée à l’Institut Giacometti à Paris, l’exposition Huma Bhabha / Alberto Giacometti.

Une archéologie de notre présent

Le dialogue entre Giacometti et Bhabha révèle une continuité inattendue dans l’histoire de la sculpture. Tous deux considèrent la figure humaine comme la véritable mesure du monde.

Mais là où Giacometti cherchait à saisir l’énigme de la présence humaine après les traumatismes du XXe siècle, Huma Bhabha semble interroger les ruines de notre époque. Ses sculptures ressemblent à des statues découvertes après une catastrophe future.

À travers cette confrontation, l’exposition propose ainsi une méditation troublante. Le corps humain demeure peut-être le dernier territoire où se lit l’histoire de notre violence, mais aussi la possibilité d’une résistance.

Huma Bhabha exhibition