Médias > Nous creusons la tombe de la presse et du citoyen informé

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L’exercice de l’information est complexe. Il se déploie dans un espace d’intérêts contradictoires : désir de comprendre, contraintes de temps, recherche d’audience, modèles économiques, concurrence des formats et des plateformes. Rien n’oblige à conclure que “tout est corrompu”. Mais rien n’autorise non plus à ignorer une évidence : quand le financement, la distribution et la reconnaissance publique d’un contenu dépendent fortement de l’attention, une partie de l’information change de nature. Elle ne disparaît pas ; elle se recompose, souvent au profit de ce qui se voit vite, se partage vite, s’indigne vite.

1) Un progrès technique, des formes nouvelles, une même question : qui décide de ce qui compte ?

Historiquement, l’information s’est transmise par l’imprimé, puis la radio, la télévision, et enfin Internet. À chaque bascule, une promesse : plus d’accès, plus de vitesse, plus de diversité. Et à chaque fois, une question revient : qui filtre, qui hiérarchise, qui impose le rythme ?

L’imprimé a longtemps favorisé une temporalité lente : lire suppose un effort, une disponibilité, un “décodage” où le lecteur reconstruit le sens. La radio a ajouté la présence, la chaleur de la voix, l’immédiateté. La télévision a intensifié l’effet de réalité par l’image animée. Internet, lui, a démultiplié l’accès mais aussi la concurrence : chaque contenu se bat pour exister dans un flux continu.

La technique n’est pas un destin. Mais elle impose des incitations. Et c’est souvent là que se loge la difficulté : on ne fabrique pas la même information quand l’enjeu est d’éclairer, ou quand l’enjeu est de retenir.

2) L’information est aussi une mise en forme

Un fait n’arrive pas “pur” dans un journal, une émission ou un fil d’actualité. Il arrive encadré : un titre, un choix de mots, une sélection d’images, un ordre de présentation, un temps de parole. Cette mise en forme n’est pas nécessairement mensonge : elle est la condition même de la narration publique. Mais elle devient problématique lorsque la forme dicte le fond.

Le risque n’est pas seulement l’erreur. C’est l’appauvrissement. Quand l’information se réduit à des oppositions simples, à des phrases-chocs, à des séquences brèves, la complexité du réel devient un coût. Le débat démocratique, lui, en dépend.

3) La publicité et l’attention : une dépendance structurelle

Une partie des médias vit (ou survit) dans un modèle où l’attention est la principale monnaie. La publicité n’est pas, en soi, un mal absolu. Mais elle produit un biais structurel : plus un média dépend d’annonceurs, plus il peut être tenté d’éviter ce qui contrarie durablement ceux qui le financent, ou d’adopter des formats qui maximisent l’audience au détriment de la nuance.

La question n’est pas “les journalistes sont-ils courageux ?”. La question est plutôt : quels sont les coûts professionnels, économiques, symboliques d’un travail d’enquête long, et quels sont les bénéfices immédiats d’un contenu rapide, émotionnel, facilement partageable ?

4) Quand le commentaire remplace le reportage

On observe, dans de nombreux univers médiatiques, un déplacement : moins de temps pour le terrain, plus de temps pour le plateau ; moins d’enquête, plus de réaction ; moins de contextes, plus de signaux. Cette tendance n’est pas uniforme, et il existe des contre-exemples solides. Mais la direction générale est connue : l’information devient parfois un spectacle de l’opinion sur elle-même.

Au plan démocratique, ce basculement est lourd : sans description précise du réel, le désaccord devient un théâtre, et non une délibération. On ne discute plus d’un monde commun ; on s’affronte dans des récits concurrents.

5) Le cas des univers culturels et sportifs : le même mécanisme, sous d’autres habits

Dans la musique, la culture populaire, le sport, la médiatisation se trouve souvent prise entre passion et industrie. La promotion, les calendriers, la rareté organisée, les droits de diffusion, la logique de marque : tout cela pèse sur ce qui est montré, sur ce qui est valorisé, et sur ce qui reste invisible.

Il ne s’agit pas de disqualifier ces domaines : au contraire, ils sont des lieux majeurs de sociabilité, d’identification, d’émotions collectives. Mais précisément pour cette raison, ils méritent une exigence accrue. À partir du moment où l’accès (aux artistes, aux compétitions, aux exclusivités) devient conditionné, la tentation est forte de remplacer l’analyse par la connivence, ou le récit par la promotion.

6) Plateformes numériques : surabondance, dépendance, vulnérabilité

Internet a ouvert un espace formidable : multiplication des sources, diversité des points de vue, émergence de médias indépendants, accès à des archives, à des documents, à des outils de vérification. Mais il a aussi intensifié la compétition pour l’attention. Dans un environnement où le classement dépend souvent de signaux de performance (clics, commentaires, partages, durée de visionnage), la rationalité éditoriale peut se déplacer : il faut faire réagir avant de faire comprendre.

Deux dérives guettent alors :

  • La précipitation : publier vite, corriger ensuite, au risque d’installer durablement une impression fausse.
  • La dramaturgie permanente : privilégier le conflictuel, l’émotionnel, le spectaculaire, parce que c’est ce qui circule le mieux.

Dans ce contexte, l’“opinion instantanée” devient un réflexe. Elle donne l’illusion de participer au débat public, mais peut aussi le rendre plus nerveux, plus polarisé, plus fragile.

7) Le pluralisme n’est pas une addition de camps : c’est une discipline

Un pluralisme authentique ne consiste pas à mettre “deux opinions” en vis-à-vis pour produire une étincelle. Il consiste à rendre intelligible un désaccord : quels faits sont établis, quels points restent incertains, quelles valeurs sont en tension, quels intérêts structurent le conflit, quelles conséquences touchent les plus vulnérables.

Le débat devient toxique lorsque la contradiction est organisée comme un match, et non comme une méthode. Le contradictoire n’est pas une scène : c’est une exigence d’enquête, de précision, de loyauté au réel.

8) Alors, faut-il condamner “les médias” ? Non. Il faut comprendre leurs contraintes et choisir ses exigences.

Il serait absurde de jeter l’opprobre sur toute une profession. Il existe des journalistes consciencieux, des rédactions rigoureuses, des médias qui inventent des modèles plus sains, des formats longs, des enquêtes patientes, des dispositifs de correction transparents. L’histoire récente montre même un réveil : fact-checking, investigation collaborative, podcasts documentaires, médias associatifs, financements par abonnement ou dons.

Mais la lucidité impose de dire ceci : l’écosystème médiatique est traversé par une tension durable entre l’information comme service civique et l’information comme produit d’attention. Cette tension ne se résoudra pas par la morale individuelle seule. Elle se travaille par des institutions, des modèles économiques, des choix de lecture, et une éducation à la culture critique.

9) Culture et démocratie : une même bataille pour la nuance

La culture n’est pas un supplément : c’est un entraînement à la complexité. Lire, regarder, écouter, confronter des œuvres, des récits et des idées, c’est apprendre à distinguer l’évidence de l’argument, l’émotion du jugement, l’impression de la preuve. Une démocratie tient par ce type d’apprentissage intime.

Dans une époque saturée de flux, l’acte culturel redevient politique au sens noble : il réhabilite l’attention, la durée, le discernement. Il rend possible une citoyenneté adulte.

Conclusion : redevenir des lecteurs, pas seulement des spectateurs

Nous ne vivons pas forcément dans un monde “hyperinformé”. Nous vivons dans un monde autrement animé : plus rapide, plus concurrentiel, plus nerveux. La question n’est pas de regretter un âge d’or. La question est de reconstruire, au plan individuel et collectif, des conditions de clarté : des médias soutenables, des formats qui laissent place à la complexité, un pluralisme discipliné, et une culture publique qui protège la nuance.

Ce travail commence parfois par un geste simple : choisir, parmi le vacarme, quelques lieux de lecture où l’on ne vous demande pas d’avoir tout de suite un avis, mais de prendre le temps de comprendre.

Sources (repères pour approfondir)

  • Pierre Bourdieu, Sur la télévision.
  • Jürgen Habermas, travaux sur l’espace public et la délibération.
  • Neil Postman, Se distraire à en mourir (culture médiatique et spectacle).
  • Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance (plateformes et économie de l’attention).
  • Acrimed (observatoire critique des médias) : analyses et entretiens sur les mécanismes médiatiques.