Léa Salamé et Sergueï Lavrov. France 2 et le triomphe du journalisme de cour comme l’aime Poutine

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Il fut un temps où le journal télévisé prétendait encore tenir la distance avec le spectacle. Il cherchait, au moins en apparence, à opposer à la puissance des invités la rigueur des faits, au prestige des fonctions la rudesse du contradictoire, au théâtre des postures la sécheresse d’une intelligence publique. Ce temps hélas s’éloigne. L’épisode Lavrov sur France 2 en fournit une démonstration presque chimiquement pure. Non pas seulement un ratage, non pas seulement une interview insuffisante, mais le symptôme d’une maladie plus vaste, plus française, plus parisienne aussi : la conversion du journalisme d’information en journalisme de statut.

Ce qui frappe dans cette séquence, ce n’est pas seulement que Sergueï Lavrov ait parlé. Interroger un adversaire, même sordide, même cynique, même saturé de mensonges, n’est pas en soi un scandale. Le scandale commence lorsque la télévision publique confond l’obligation d’informer avec la tentation de recevoir. Lorsqu’elle oublie qu’interviewer un propagandiste n’est pas lui ouvrir un salon, mais lui tendre un piège de vérité. Lorsqu’au lieu de dissoudre la rhétorique du pouvoir dans une mécanique serrée de relances, de recadrages, de rappels factuels, quitte à aller au clash, elle laisse s’installer ce climat détestable que le téléspectateur identifie immédiatement — celui du grand moment, de l’invité exceptionnel, de la présentatrice vedette face à l’homme d’État mondial. Autrement dit, le climat même où la politique cesse d’être disséquée pour redevenir fascinante, fascination.

C’est là le cœur du problème. Le star system ne dégrade pas seulement les mœurs de la télévision ; il altère sa structure mentale. Quand un journal entre dans la logique des visages, des réputations, des “coups”, des séquences qui feront parler, il n’évalue plus un invité selon ce qu’il faut lui arracher, mais selon le prestige qu’il apporte au dispositif. La hiérarchie implicite n’est plus journalistique ; elle devient mondaine. On ne pense plus en termes de vérification, mais d’événement. On ne se demande plus comment défaire une machine de propagande, mais comment organiser une scène suffisamment haute pour paraître historique. Le résultat est connu d’avance : c’est toujours le professionnel du mensonge qui gagne quelques mètres.

Le cas Lavrov est, à cet égard, presque scolaire. En réponse à un homme qui ne parle jamais pour répondre mais toujours pour imposer, pour déplacer, pour contaminer le langage commun, la moindre faiblesse de cadrage devient une offrande. Avec ce type d’interlocuteur, le journalisme ne peut pas se contenter d’être brave, ni même “solide sur le fond”. Il doit être architecte du dispositif. Il doit anticiper le mensonge, le contextualiser en temps réel, le casser avant qu’il ne s’installe, empêcher la phrase de faire image. Il doit réduire la parole du propagandiste à ce qu’elle est qui est non un point de vue, mais une opération. Or c’est précisément ce que le star system rend difficile. Car la vedettisation du journaliste conduit à privilégier la performance visible, la posture, la belle confrontation télévisuelle, au détriment de l’ingénierie austère du vrai.

Léa Salamé n’est pas seule en cause. Elle incarne un système. Depuis des années, une partie de l’audiovisuel public se rêve à la fois temple civique et galerie de portraits, service public et tapis rouge, institution de la République et industrie de la notoriété. Il veut la gravité sans renoncer au glamour ; l’autorité sans abandonner la griffe ; l’information sans renoncer à la dramaturgie des personnalités. Cette synthèse flatteuse produit des journalistes devenus eux-mêmes des marques, entourés d’un halo de puissance symbolique qui finit par brouiller leur fonction. On ne les juge plus seulement sur leur travail, mais sur leur rang. On ne critique plus une séquence ; on ose à peine toucher à une cour. Et quand la critique monte, la machine corporative s’empresse de la recouvrir du manteau commode de la “défense du journalisme”.

Mais défendre le journalisme, ce n’est pas défendre ses vedettes. C’est défendre ses exigences. C’est rappeler qu’un 20 heures de chaîne publique n’est pas un dîner en ville géopolitique. Ce n’est pas un podium de respectabilité pour diplomates criminels. Ce n’est pas non plus un théâtre où l’on vient admirer la contenance d’une intervieweuse face à la brutalité du monde. C’est, ou cela devrait être, un lieu de démystification. Une machine froide, précise, presque ingrate, destinée à empêcher que les assassins rhétoriques bénéficient du prestige de la grande antenne.

Au fond, la vraie question n’est pas seulement : pourquoi avoir invité Serge Lavrov ? Elle est plus embarrassante : pourquoi l’avoir invité de cette manière, dans ce cadre, avec cette solennité implicite, cette esthétique de l’“invité exceptionnel” qui accorde déjà au propagandiste une victoire symbolique avant même qu’il ait ouvert la bouche ? Dès lors, la télévision publique ne combat plus la propagande ; elle lui fournit ses dorures. Léa Salamé vient d’apporter un aide non négligeable à la propagande poutienne. Par pitié, rendez-nous Lapix !

Eudoxie Trofimenko
Et par le pouvoir d’un mot, Je recommence ma vie, Je suis née pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. Gloire à l'Ukraine ! Vive la France ! Vive l'Europe démocratique, humaniste et solidaire !