Avec Loudun brûle-t-il ?, la Rennaise Nathalie Burel compose un objet littéraire singulier qui prend la forme d’un roman photographique avançant comme une enquête, mais dont l’enjeu est moins de « résoudre » que de faire sentir une ville, ses nerfs, ses pulsations et ses mythes. L’exergue en donne la clé, puisque John Steinbeck y rappelle qu’« une ville ressemble à un animal » et qu’elle possède un « système nerveux » ainsi que des « émotions d’ensemble ».
À cette idée organique, le livre associe un dispositif à trois voix, où le texte s’adosse à plus de quarante photographies d’Élie Jorand et aux dessins de Badame l’Ambasadrise, de sorte que la fiction, le document et l’atmosphère se répondent, parfois se contredisent, souvent s’augmentent. Loudun, dans la Vienne, n’y sert pas de décor : elle devient un personnage à part entière, dont la mémoire se raconte par coïncidences, rumeurs, silhouettes, détails et retours d’archives.
Le prologue frappe par sa simplicité fulgurante, puisqu’il resserre en quatre lignes ce que l’ouvrage va déplier ensuite, en annonçant qu’il s’agit d’une ville où cohabitent « un garagiste devenu ministre, deux Miss France, Marie Besnard et une Miss Univers », le tout dans un « petit espace-temps » qui, durant quarante ans, concentre gloire, spectacle et soupçon.
Le point de départ repose sur une idée simple et féconde, qui consiste à regarder une ville « moyenne » comme on regarderait une scène de crime, un album de famille, un décor de film et un palimpseste historique en même temps. Dans ce Loudun-là, la réalité n’est jamais purement documentaire, tandis que la fiction ne s’arrache jamais tout à fait au réel, parce que le livre avance par strates, par montages et par voix, comme si l’on suivait la manière dont une commune se fabrique elle-même par récits accumulés.

Deux figures aimantent particulièrement ce portrait. D’une part, Marie Besnard, que la télévision nomme et re-nomme dans une formule qui dit à elle seule la puissance d’une légende locale, puisqu’il est rappelé qu’on « l’appela successivement l’Empoisonneuse de Loudun ou la Bonne Dame de Loudun ». D’autre part, René Monory, dont la trajectoire politique s’étire sur des décennies, au point que le livre peut écrire que « le mandat de René Monory sera renouvelé pendant quarante ans », tandis qu’un chapitre entier se construit sur ce duo improbable, Marie et René, qui partage « la même ville » et une même atmosphère de regard public.
Ce qui passionne Nathalie Burel n’est pas seulement le fait divers, ni la réussite politique, mais la façon dont une ville produit simultanément de la gloire et du soupçon, du roman national et de la rumeur, de l’élévation et de l’assignation. Même la mémoire officielle se trouve interrogée lorsqu’une plaque est posée sur la maison natale de René Monory, dans une liste de titres hiérarchisée, que le texte regarde de biais en demandant quelle « hiérarchie » s’y dessine, avant de noter que l’inauguration se fait « sans se rendre compte qu’ils se sont trompés de quelques mètres ».

Le livre travaille aussi Loudun comme un lieu chargé, presque « hanté », parce qu’il porte des récits religieux et judiciaires qui continuent de faire bruit. La mémoire d’Urbain Grandier et de l’affaire des possédées affleure comme un foyer ancien de théâtre social et de discorde, puisque le texte rappelle que Loudun a donné « à la place où se tenait le bûcher le nom d’Urbain » et qu’elle a gardé « de ses cendres » ce qui ne s’est pas envolé. :contentReference[oaicite:5]{index=5} Cette présence n’est pas décorative, car elle donne au titre sa profondeur, en faisant entendre un feu ancien qui continue de réchauffer ou de brûler l’imaginaire des lieux.
À cette ville saturée de récits s’ajoute une autre dimension, plus contemporaine et plus mélancolique, qui surgit pleinement dans l’épilogue. Le retour à Loudun devient l’expérience d’un centre où les strates du passé demeurent visibles, où les vitrines semblent intactes, où « les artères désertées » apparaissent « exsangues », jusqu’à ce que la sociabilité se recompose au bar, Les Arcades, qui redevient un cœur, un lieu où les âges et les milieux se mêlent. Et la dernière méditation, qui oppose l’arrachement et l’enracinement, formule l’une des phrases les plus fortes du livre, lorsqu’il est question du moment où l’on accepte qu’une ville soit « son royaume » ou, au contraire, « son bûcher ».
Les photographies d’Élie Jorand ne se contentent pas d’illustrer, car elles produisent une seconde narration, qui installe une atmosphère, déplace le regard et crée des contrechamps. Le lecteur circule ainsi entre deux régimes de vérité, dont l’un relève du texte, qui enquête, interprète et relie, tandis que l’autre relève de l’image, qui atteste, trouble et suggère. Quant aux dessins, ils ajoutent une texture plus libre, qui agit comme une ponctuation et comme une dérive assumée dans cette cartographie du réel.
Repères
- Titre : Loudun brûle-t-il ?
- Autrice : Nathalie Burel
- Photographies : Élie Jorand
- Dessins : Badame l’Ambasadrise
- Éditeur : Éditions Goater
- Date de parution : 24 octobre 2025
- Pagination : 240 pages
- ISBN / EAN : 9782383670728
- Prix public : 17,50 €
