Faut-il réécrire les classiques pour les adapter à nos sensibilités contemporaines ?
Doit-on expurger des mots, lisser des phrases, moderniser des imaginaires jugés offensants ?
Ou bien faut-il, au contraire, préserver les œuvres dans leur rugosité historique, au risque d’en éprouver le malaise ?
Avec son court essai incisif, Toutes les époques sont dégueulasses, Laure Murat s’empare d’un débat brûlant. Racisme des Dix petits nègres d’Agatha Christie, misogynie des James Bond de Ian Fleming, antisémitisme de Roald Dahl, polémiques autour des « sensitivity readers »… La tentation est grande, aujourd’hui, de corriger le passé pour le rendre conforme au présent.
Mais corriger est-ce comprendre ?
Effacer est-ce réparer ?

« Récrire » n’est pas « réécrire »
L’un des apports les plus éclairants du livre réside dans une distinction limpide.
Réécrire, c’est créer. C’est Racine s’inspirant d’Euripide pour inventer Phèdre. C’est la traduction, le pastiche, la variation. Une œuvre en appelle une autre. L’art se régénère.
Récrire, en revanche, consiste à modifier un texte existant pour le mettre « aux normes », morales ou commerciales, sans intention esthétique. Supprimer un mot, atténuer une description, ajouter un paragraphe édifiant. Ce n’est plus une création, mais une altération.
Laure Murat montre combien ces opérations, souvent justifiées au nom de la bienséance, relèvent aussi d’enjeux économiques. Nettoyer un catalogue pour éviter la polémique. Préserver la rentabilité d’un auteur. Lisser pour continuer à vendre.
Or, retirer un mot ne retire pas une idéologie.
Supprimer un adjectif n’efface pas un contexte historique.
« Éliminer ce qui gêne aujourd’hui au motif que cela nous offense, écrit-elle, c’est priver les opprimés de l’histoire de leur oppression. »
Censure, contextualisation, pédagogie
L’essai refuse les caricatures. Laure Murat ne nie ni la violence symbolique de certains textes ni la légitimité des lecteurs blessés. Elle invite à une autre voie.
Contextualiser plutôt que caviarder.
Historiciser plutôt que moraliser.
Expliquer plutôt qu’effacer.
Préfaces, notes, appareil critique, travail pédagogique. Voilà des outils qui permettent d’affronter les œuvres du passé sans les transformer en objets aseptisés.
Car la littérature n’est pas un lieu de pureté. Elle est faite d’angles morts, d’impuretés, de contradictions. La réduire à une leçon de morale reviendrait à l’appauvrir.
Un débat qui traverse nos sociétés
Historienne, spécialiste des cultures française et américaine, professeure à l’Université de Californie à Los Angeles, Laure Murat observe depuis plusieurs années les « guerres culturelles » qui traversent l’Atlantique. #MeToo, cancel culture, débats sur les statues, querelles autour de l’écriture inclusive ou des lectures sensibles.
À travers ce petit livre dense — à peine soixante pages — elle propose un regard ferme mais nuancé. Refuser l’hystérie des camps. Refuser aussi l’illusion d’un passé intouchable.
Toutes les époques sont « dégueulasses », disait Antonin Artaud. Aucune ne peut se prétendre moralement supérieure aux autres. Le présent ne doit pas se croire plus pur que l’histoire qu’il juge.
Pourquoi aller l’écouter ?
Parce que le débat nous concerne tous. Lecteurs, enseignants, journalistes, éditeurs, parents.
Parce qu’à l’heure où les polémiques circulent plus vite que les arguments, entendre une pensée articulée, rigoureuse et accessible est un luxe rare.
Parce que la question demeure entière : comment habiter notre héritage culturel sans le falsifier ?
Le 19 mars 2026, à l’Auditorium des Champs Libres, Laure Murat ouvrira cette conversation avec le public rennais. Une soirée pour penser, discuter, peut-être se contredire, mais surtout approfondir.
La littérature doit-elle être protégée de nous-mêmes, ou devons-nous apprendre à la lire autrement ?
Rendez-vous à Rennes pour en débattre.
Toutes les époques sont dégueulasses — Rencontre avec Laure Murat
Faut-il censurer ou réécrire ce qui nous choque ?
Jeudi 19 mars 2026 à 18h30
Auditorium — Les Champs Libres
Durée : 1h30
