Vannes. L’exposition « Dialogie » transforme l’ordre administratif en dérive artistique

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Dans les anciens bureaux de la Direction départementale des territoires et de la mer, sur la rive gauche du port de Vannes, dix-neuf artistes ont conçu autant d’œuvres in situ. Avec Dialogie : de l’éclaircie à l’horizon, La Traverse ne cherche pas seulement à immerger le public dans des univers spectaculaires : elle dérègle une architecture autrefois destinée à classer, organiser et rationaliser. Les premiers visiteurs en ressortent désorientés, parfois déconcertés, mais généralement conquis par cette perte momentanée de leurs repères.

Il faut d’abord suivre une ligne blanche. Elle traverse la façade, pénètre dans le bâtiment et accompagne l’ascension vers le premier étage. Ce fil, tracé par Germain Ipin à partir d’une représentation des vents et des courants, tient à la fois du chemin maritime, du relevé météorologique et du trait d’Ariane. Il avertit déjà le visiteur : à l’intérieur, la ligne droite ne sera plus la règle.

Le lieu avait pourtant été conçu pour elle. Pendant des années, les bureaux de la Direction départementale des territoires et de la mer ont organisé les dossiers, les personnels, les décisions et les circulations selon une logique fonctionnelle. Des couloirs distribuaient des pièces semblables. Des portes séparaient les services. Des cloisons établissaient les compétences de chacun. L’architecture devait rendre les activités prévisibles, lisibles et administrables.

Dialogie : de l’éclaircie à l’horizon retourne cette fonction première. Ce qui distribuait les bureaux provoque désormais la dérive. Ce qui encadrait les déplacements produit de l’incertitude. Ce qui distinguait clairement les espaces devient un labyrinthe artistique, mental et sensoriel de quelque 600 m².

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Dix-neuf artistes contre la neutralité du bureau

Les commissaires Gaël Lefeuvre et Laurent Sanchez n’ont pas demandé aux dix-neuf artistes de remplir des salles vides avec des œuvres déjà existantes. Chacun a reçu un ancien bureau, une partie du couloir ou un fragment de façade avec pour consigne implicite de travailler contre sa neutralité supposée.

Une pièce n’est plus seulement une pièce. Elle peut devenir une chambre optique, un paysage de fils tendus, un espace cérémoniel, un écran de vapeur, une cellule végétale ou la scène d’un effondrement miniature. Les murs, les plafonds, les ouvertures et les anciennes traces d’usage participent aux installations. Les œuvres ne sont pas simplement accrochées dans le bâtiment : elles l’occupent, l’altèrent et parfois le contredisent.

Dans Sous tension, Sébastien Preschoux déploie dans l’obscurité une architecture de fils élastiques que le public doit physiquement traverser. La salle cesse d’être un volume stable : elle devient un réseau fragile dont il faut éprouver les distances avec son propre corps.

Avec Image latente, Urbrain, Erik Lorré et Ôtanô projettent des formes géométriques sur un écran constitué de fines gouttelettes en suspension. L’image semble flotter, présente et presque insaisissable, au-dessus d’un bassin. Elle apparaît sans jamais acquérir la stabilité rassurante d’un objet.

Jean Faucheur organise lui aussi une résistance à la vision immédiate. Son installation Apparition / Disparition ne se dévoile véritablement qu’à l’aide d’une lumière noire ou de l’écran d’un téléphone. Regarder ne suffit plus : il faut trouver l’instrument et l’angle qui permettront à l’image d’exister.

Ailleurs, Isaac Cordal installe de minuscules figures de décideurs autour d’une table cernée de gravats. Avec Follow the Leaders, la petitesse matérielle des personnages contraste avec l’étendue du pouvoir politique et économique qu’ils représentent. Chez IFAT, une vague formée de jouets d’enfants déferle dans la pièce : l’inventaire nostalgique bascule progressivement vers l’image inquiétante d’une accumulation industrielle prête à tout engloutir.

Simon Augade construit pour sa part une forme de bois et d’écorce évoquant simultanément une graine, une grotte, un cocon ou une cellule. L’abri demeure pourtant inaccessible. Comme souvent dans l’exposition, ce qui attire le visiteur est aussi ce qui lui refuse une prise complète.

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La désorientation comme principe de visite

La force de Dialogie tient moins à l’addition de dix-neuf propositions qu’à la manière dont elles désorganisent progressivement la perception. Chaque porte modifie le régime de la visite. Une pièce exige de ralentir ; la suivante provoque une saturation visuelle ou sonore. Après l’obscurité vient une lumière presque brutale. Après une installation monumentale, une scène minuscule oblige à se pencher.

Le visiteur perd ainsi plusieurs habitudes muséales. Il ne bénéficie plus d’une distance constante avec l’œuvre. Il ne sait pas toujours immédiatement où regarder, ce qu’il peut traverser, ce qui se déclenchera ou ce qui demeurera invisible. Son propre corps devient un instrument de mesure imparfait.

Cette incertitude explique sans doute la réaction entendue au cours du week-end d’ouverture : « C’est particulier. » La formule pourrait exprimer une réserve. Elle traduit surtout la difficulté à classer ce qui vient d’être éprouvé. Dialogie n’est ni une exposition d’art urbain au sens classique, ni un parcours numérique, ni un musée temporaire, ni un simple décor immersif. Elle emprunte à toutes ces formes sans se laisser réduire à aucune.

Les premiers retours rapportés après l’ouverture témoignent de cette ambivalence. Le public paraît d’abord dérouté, puis séduit par ce dérèglement. L’exposition ne conquiert pas malgré le trouble qu’elle provoque, mais en partie grâce à lui. Le visiteur accepte de ne pas tout identifier, de ne pas immédiatement comprendre les intentions ou les références, et parfois de ne pas savoir exactement ce qu’il ressent.

Il convient néanmoins de rester mesuré : aucun bilan consolidé de fréquentation n’a encore été communiqué. On peut parler d’un accueil initial favorable et d’une curiosité manifeste, mais pas encore d’un succès public établi par les chiffres.

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Habiter les contradictions d’Edgar Morin

Le titre de l’exposition se réfère au principe dialogique développé par Edgar Morin. Dans la pensée complexe, deux logiques contradictoires peuvent demeurer opposées tout en étant nécessaires à la compréhension d’une même réalité. Il ne s’agit pas de les réconcilier par une synthèse artificielle, mais de reconnaître leur interdépendance et la fécondité de leur tension.

Le concept pouvait facilement devenir un argument théorique plaqué sur une exposition collective. Il trouve ici une traduction concrète dans l’architecture elle-même. L’ancien bâtiment administratif conserve sa distribution rationnelle, ses couloirs, ses cellules et ses plafonds techniques. Mais cette structure accueille désormais des formes organiques, des images instables, des dispositifs sonores et des matières qui échappent à la logique du classement.

L’ordre ne disparaît pas : il demeure visible sous le désordre artistique. La mémoire du lieu n’est pas effacée : elle est déplacée par de nouveaux usages. La lumière ne chasse pas définitivement l’obscurité : elles alternent et se définissent l’une par l’autre. De même, l’exposition associe le familier et l’inquiétant, l’intime et le monumental, le minéral et le vivant, la contemplation et l’inconfort.

Conçue avant la disparition d’Edgar Morin, survenue le 29 mai 2026, l’exposition lui est désormais dédiée. Cet hommage ne prend pas la forme d’un parcours documentaire consacré au philosophe. Sa pensée agit plutôt comme une méthode : renoncer à simplifier trop vite ce qui demeure contradictoire.

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Le golfe du Morbihan, territoire réel et paysage mental

Si les artistes viennent d’horizons différents, plusieurs installations se rattachent précisément au territoire morbihannais. Les vents et les courants du golfe, les variations lumineuses de la côte, les mégalithes, les pierres, les récits maritimes et les traces néolithiques nourrissent le parcours.

Rouge Hartley travaille ainsi à partir de la plage de Moustérian, à Séné, observée dans la durée. CELA transforme des pierres en instruments sonores automatisés et compose une forme d’archéologie spéculative autour du paysage mégalithique. Amir Roti convoque les traversées maritimes et funéraires tandis que Joaquín Jara rapproche des matériaux élémentaires de l’histoire ancienne des Vénètes.

La Bretagne n’apparaît donc pas comme un répertoire de signes régionaux reconnaissables. Elle devient un ensemble de forces : flux, brumes, déplacements, résistances minérales, présences enfouies et horizons changeants. Le sous-titre De l’éclaircie à l’horizon suggère justement un espace qui ne se laisse jamais fixer complètement.

Une exposition-manifeste pour La Traverse

Avec cette première grande exposition in situ, La Traverse affirme aussi sa place dans le paysage culturel vannetais. Né à la suite d’un appel à projets lancé par la Ville de Vannes, le tiers-lieu rassemble espaces d’exposition, ateliers d’artistes, concerts, cinéma-théâtre, galerie, restauration et Bar à Lire.

Dialogie fonctionne ainsi comme une exposition-manifeste. Elle défend l’idée qu’un lieu culturel situé hors des grandes métropoles peut produire une proposition ambitieuse, contextuelle et durable, plutôt que recevoir passivement une exposition conçue ailleurs.

La transformation de l’ancienne DDTM contient en elle-même cette ambition. Un bâtiment qui servait à administrer un territoire devient un lieu où ce même territoire peut être imaginé, raconté et troublé. Les pièces demeurent, mais leur autorité fonctionnelle s’est dissoute. Les couloirs existent encore, mais ils ne conduisent plus nécessairement vers une destination prévisible.

Au terme du parcours, la ligne blanche du départ n’a pas livré de solution. Elle a seulement appris au visiteur à louvoyer.

Dialogie : informations pratiques

Exposition : Dialogie : de l’éclaircie à l’horizon
Lieu : La Traverse, 8 rue du Commerce, 56000 Vannes
Commissariat : Gaël Lefeuvre et Laurent Sanchez
Artistes : Germain Ipin, Mites, Urbrain, Amandine Urruty, Rouge Hartley, Sébastien Preschoux, Isaac Cordal, CELA, Matthieu Pommier, Amir Roti, Bom.K, Jean Faucheur, IOTA, NEAN, Joaquín Jara, Rodolphe Cintorino, Broken Fingaz, Simon Augade et IFAT.
Dates : exposition visible jusqu’au 30 septembre 2027.
À partir du 23 juin 2026 : entrée gratuite sur réservation.
Visites : du mardi au samedi ; fermeture le dimanche et le lundi.
Format : visites accompagnées, 25 personnes au maximum.
Durée indicative : 1 h 30.
Médiation : contenus sonores accessibles par QR codes et série de podcasts La Traversée sonore.

Marjolaine Tanguy
Marjolaine Tanguy est correspondante de presse dans le Finistère