BD Un été loin des hommes : l’éveil silencieux de Frédérique

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À 12 ans, Frédérique prend conscience de sa différence. Une BD lumineuse sur la découverte de sa véritable identité, nostalgique et tendre.

« Les cases silencieuses, c’est ce qu’il y a de plus casse-gueule », nous avait confié un jour Étienne Davodeau. On peut donc dire, sans se tromper, que Fabienne Blanchut et Catherine Locandro, en scénarisant Un été loin des hommes, ont pris un risque considérable. Dans leur première collaboration, Les Cheveux d’Edith (voir chronique), elles avaient déjà démontré combien elles préféraient suggérer plutôt que dire. Dans ce deuxième album, elles vont encore plus loin, car les dialogues sont rares, millimétrés, laissant la place au temps de la respiration, de l’imagination, de la réflexion. De l’empathie.

Le temps est long. C’est celui des vacances en Corse, des retrouvailles familiales annuelles. Frédérique, un prénom mixte, a 12 ans, en cet été 1985. Spectatrice, elle semble découvrir ce qui est pourtant un rituel annuel. Le regard, comme neuf, s’attarde sur des événements, des personnes, jusque-là dissimulés aux yeux de l’enfance. Il y a par exemple ce corps de la jeune patronne du restaurant, à peine caché par un short et un débardeur. Un dos nu et des fesses moulées qui aimantent son regard. Il y a encore les phrases lourdingues et les gestes provocants d’un jeune homme à son égard, qui choquent. Des silences lourds et pesants entre sa mère et son père, qui quitte le lieu de vacances pour retourner à son travail sur le continent. Et puis des maux de ventre. Tout est pareil et pourtant tout a changé. C’est Frédérique qui a changé. Douze ans, l’âge de la bascule.

un été loin des hommes

Les autrices nous emmènent dans le domaine de l’intime, du non-dit, du temps qui prend son temps. C’est le deuil de la mère, trente-cinq ans plus tard, qui permet ce retour introspectif sur cette année où se transforme le sentiment porté sur l’existence. Une pause, dans un lieu clos, hors de l’habituel quotidien agité, et des émotions nouvelles, essentielles, apparaissent. Frédérique découvre peu à peu sa différence dans le mutisme, la solitude et l’inquiétude. On n’a guère les mots, à douze ans, pour comprendre ce qui arrive à notre pensée, à notre corps. Pour dire ce glissement vers un autre soi-même, les dessins ne peuvent être que doux, elliptiques, évocateurs. Dans ce registre, Thomas Campi et ses aquarelles excellent. Ses couleurs ensoleillées respirent la chaleur et la douceur, et contrastent avec les tourments de Frédérique. Un cadre extérieur magnifique pour un intérieur douloureux.

La lenteur et le calme des vacances laissent le temps à l’introspection. Et au désir enfoui. Au questionnement. Frédérique observe son environnement et prête attention à des paroles, à des gestes qu’elle n’avait jamais perçus auparavant. Comme la découverte d’un nouvel univers. Des références artistiques de l’époque vont l’aider : le roman de Colette, Claudine à l’école, et des films comme La Boum ou Diabolo Menthe lui font découvrir d’autres univers et des tourments semblables aux siens. Des aides dans la tourmente.

Un été loin des hommes est aussi le temps de la nostalgie, de l’enfance et de l’insouciance qui s’en vont. Parfois, un portrait rapproché de Frédérique la transforme en femme, le visage dessiné marquant le passage du temps. Tous les personnages sont souvent saisis en gros plan, pour permettre la transmission, par leurs expressions, de leurs sentiments. Le dessin et les couleurs accompagnent ainsi une multitude de petits faits, de petits gestes qui rendent le récit authentique, comme la mémoire de faits réellement vécus par les autrices dans leur adolescence.

Cet opus est le premier tome d’une tétralogie à venir. Frédérique va grandir sous les crayons et les pinceaux de dessinateurs différents, mais avec les mêmes scénaristes. Le second tome est ainsi prévu pour 2027. À l’été succédera l’automne. Et probablement de nouveaux tourments, mais aussi de nouvelles joies.

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Un été loin des hommes. Scénario : Fabienne Blanchut et Catherine Locandro. Dessin : Thomas Campi. Éditions Dargaud. 136 pages. 22 €. Parution : 6 mars 2026. Lire un extrait

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.