Après le cynique Parker, c’est le truand malchanceux John Dortmunder, héros des romans noirs de John Westlake, qui prend désormais corps dans une adaptation BD de la collection Aire Noire. Une réussite. A suivre.
Une première page nous les présente. Neuf portraits identiques aux photos de signalement dans les commissariats. Neuf « stars » dont on devine rapidement aux brefs commentaires qui les accompagnent que ce ne sont pas toutes et tous de brillants intellectuels. Cinq d’entre eux sont les véritables truands. Difficile de leur trouver un qualificatif. Branquignols? Pieds Nickelés? Du genre « pas tibulaire » mais presque? A moins que. A moins que cela ne soit qu’apparences et que derrière le portrait d’iconoclastes se cachent des individus sérieux et compétents. Allez savoir. Il faudra aller au bout de la lecture pour connaitre le véritable profil de ces cinq gangsters. Leur objectif est simple pourtant: attaquer une banque provisoirement installée dans un grand mobile-home en le déplaçant de nuit. « Voler une banque », dans tous les sens du terme. Un jeu d’enfants ! A priori.
Le plus inquiet est leur chef. Son nom donne le titre à la série : Dortmunder. Il est connu de tous les amateurs de polars depuis 1967, une paille, depuis que son créateur, John Westlake (alias Richard Starck), lui donna vie. Il devait dans la tête du romancier, succéder par intermittence, au dénommé Parker, lui même adapté en BD l’an passé, dans la nouvelle collection Aire Noire (1). Version comique de Parker, Dortmunder est le plus malchanceux des deux. Au cynisme du premier personnage, se substitue un voleur, ballotté par les évènements, doutant de sa réussite et de sa bonne étoile: « John Dortmunder était le genre d’homme sur qui le soleil brille seulement quand il a besoin de rester dans l’ombre » déclare le romancier, une affirmation qui colle parfaitement à cette première adaptation où le « héros » qui rêve de se cacher avec sa banque dans un camping est dévoilé par une météo capricieuse. Voler une banque de la taille d’un semi remorque, n’a en effet rien à voir avec la cambrioler : le plus difficile est de la dissimuler.

Le premier obstacle dans une adaptation de ce genre est de trouver l’équilibre parfait entre le texte original et son adaptation en bande dessinée. Doug Headine, fils de l’écrivain de polar Jean-Patrick Manchette et co-directeur de la collection Aire noire, réussit ce pari en incluant des cartels romancés et les traditionnels phylactères de dialogues. Le suspens est présent bien entendu mais l’essentiel réside dans la dimension comique et drolatique d’une histoire abracadabrantesque gérée par des truands et des policiers à côté de leurs chaussures. Entre un conducteur obsessionnel, véritable GPS avant l’heure, et une mère indigne qui refuse de porter une minerve, les personnages sentent bon la démesure et l’irrationnel.
Jesus Alonso Iglesias s’adapte parfaitement au récit en dessinant des hommes aux visages anguleux et carrés, dignes des archétypes américains, et en nimbant l’histoire de couleurs ocre orangées et violettes pour la nuit. Nous sommes dans l’Amérique de ces années soixante dix, si chères aux amateurs de polars, ces années de transition où John Westlake, s’imposa comme un des auteurs les plus prolifiques dans la droite ligne successorale de Dashiell Hammett ou Jim Thompson. C’est drôle, jouissif et tellement humain.
L’auteur écrivit seize romans mettant en scène Parker et quinze autres racontant Dortmunder. Avec ces premiers tomes, Aire Libre s’offre de belles perspectives de publication pour de nombreuses années. Pour notre plus grand plaisir.
Dortmunder. Tome 1; Bank Shot. D’après le roman « Comment voler une banque » de John Westlake. Scénario : Doug Headine. Dessin : Jesus Alonso Iglesias. Editions Dupuis. Collection Aire Noire. 128 pages. 21€.
(1) « Parker, la proie » de Doug Headine (scénario) et Kieran (dessin). Collection Aire Libre. Parution: Mars 2025
