On ne dit pas toujours « je vais faire des courses ». À Rennes, on dit souvent « je passe à Alma ». Comme si le lieu n’était plus seulement un centre commercial, mais un réflexe, un point de repère, un morceau de quotidien.
On peut s’en moquer, lui reprocher l’uniformisation, la voiture, l’odeur de la grande distribution. Pourtant, il suffit d’un samedi de pluie ou d’une urgence de dernière minute pour comprendre ce qui se joue ici. L’attachement n’est pas forcément de l’enthousiasme. C’est une habitude partagée, un souvenir commun, une utilité qui s’impose.
Et cela se mesure. Quand un site tourne autour de 7,2 à 7,5 millions d’entrées annuelles à la fin des années 2010, il cesse d’être un « équipement » pour devenir un rituel collectif. Un endroit où l’on se donne rendez-vous, où l’on se met à l’abri, où l’on gère sa vie. Le centre Alma est ce paradoxe rennais : un lieu que l’on critique parfois, mais que l’on fréquente beaucoup, et que l’on finit par habiter.
1971 : l’éblouissement Mammouth ou l’entrée de Rennes dans la modernité marchande
Le centre commercial « Alma 2000 » est construit en 1971 par l’architecte Michel Marty (1925-2008). Le commanditaire des travaux est la société civile immobilière Alma. Le bâtiment présente 38 800 m² de surface bâtie, avec une ossature de poteaux métalliques, maçonneries en panneaux de béton armé et parpaings de béton. À son ouverture, il comprend un Mammouth, un Primevère et une galerie marchande. Le bâtiment est pensé autour d’une rue intérieure de 3800 m².
Le 27 avril 1971, Alma ouvre au sud de Rennes. Dans la mémoire locale, l’événement a un parfum de spectacle. Les récits d’époque insistent sur la « grande pompe », comme si l’ouverture d’un centre commercial pouvait, à elle seule, tenir lieu de fête populaire. Ce n’est pas seulement une inauguration. C’est un signe de l’époque, celui d’une ville qui se transforme vite, qui s’étend, et qui se réorganise autour de nouveaux flux.
Le cœur du dispositif s’appelle alors Mammouth. L’hypermarché écrase les prix, promet l’abondance, fait basculer des habitudes de consommation. Alma s’inscrit dans une logique urbaine très marquée. Il est proche de la rocade, pensé pour l’accès automobile, adossé à un sud rennais en pleine recomposition. Le parking devient une pièce du projet, et l’on compte aujourd’hui encore 2 700 places, comme un vestige vivant de la civilisation du coffre et du caddie.
Ce premier Alma, celui des années 1970, fabrique un attachement de type nouveau. Non pas l’attachement à un paysage ou à un monument, mais l’attachement à une promesse de confort. Une promesse simple : tout trouver au même endroit, vite, loin du centre ancien. Pour beaucoup, c’est un choc culturel autant qu’un changement de pratique.
1975 : le « barrage de caddies » ou la face sociale de la grande consommation
Mais un lieu qui attire devient aussi un lieu qui révèle. Très tôt, Alma se met à raconter autre chose que le succès commercial. En 1975, un conflit social marque les esprits, au point de devenir un épisode emblématique dans les récits patrimoniaux rennais. Le symbole est trop fort pour être oublié : les caddies, objets ordinaires de la consommation, deviennent une barricade. Le « temple » se mue en théâtre. Dans l’écho des années d’inflation, dans la tension du travail en grande surface, la réalité sociale se rend visible au milieu des rayons.
C’est ici que l’attachement devient ambivalent. Alma n’est pas seulement un endroit où l’on vient acheter. C’est aussi un endroit où l’on observe, parfois malgré soi, les tensions d’une époque. Les centres commerciaux sont souvent racontés comme des bulles. Ils sont aussi des miroirs, parce qu’ils concentrent des emplois, des horaires, des contraintes, des salaires, des colères. La mémoire rennaise garde cette leçon, même lorsqu’elle l’enfouit sous les décorations de Noël : Alma n’a jamais été un lieu neutre.
1990 : Alma City, la tour vitrée et l’âge d’or des centres
En 1990, Alma s’agrandit avec Alma City, une tour vitrée de bureaux d’environ quarante mètres. Le geste est significatif. Le commerce ne se contente plus de vendre, il s’adosse au tertiaire, il s’entoure de travail de bureau, il se donne une silhouette dans le paysage. On voit la tour depuis la rocade, comme un panneau publicitaire devenu architecture.
Pour une partie des Rennais, c’est la période où Alma cesse d’être seulement « le Mammouth » pour devenir un ensemble. Un morceau de ville fabriqué, climatisé, éclairé. L’attachement change de texture. Il n’est plus seulement lié à l’hypermarché, mais à un ensemble d’usages : déjeuner, flâner, passer le temps, se donner rendez-vous, acheter un cadeau, retrouver un ami. Le centre commercial devient une sorte de place publique privée, ce qui nourrit déjà le malaise contemporain, mais renforce l’habitude.
2013 : la grande mue, ou comment on réinvente le désir de revenir
Le 23 octobre 2013, Alma rouvre après une rénovation-extension majeure. C’est un basculement. La galerie passe d’environ 35 000 m² à 46 650 m². Deux nouvelles entrées sont créées, les façades et les abords sont repensés, la décoration change entièrement. Le lieu se met à parler la langue des années 2010, celle des « parcours », de la lumière, des matériaux, de l’expérience. L’inauguration attire 45 000 personnes, chiffre impressionnant qui dit l’attente, la curiosité, et l’efficacité d’un rebranding réussi.
Dans les discours, Alma devient « le premier centre de shopping de Bretagne ». Dans les faits, il installe un nouvel attachement. Celui d’un centre qui ne peut plus se contenter d’être utile. Il doit séduire, rassurer, et donner l’impression d’être à la fois grand public et singulier. La galerie compte désormais 104 commerces. Le site revendique une offre large, des « exclusivités » régionales, et une restauration qui accompagne la mutation : on ne vient plus seulement remplir un chariot, on vient aussi passer du temps.
2011–2018 : quand l’attachement se mesure au régime de croisière
Les chiffres racontent bien cette période. En 2011, Alma est donné autour de 6,4 millions de visiteurs annuels. Après la rénovation, le centre s’installe à un niveau plus élevé. En 2018, on parle de 7,2 millions de visites, parfois de 7,3 millions de clients, et d’une fréquentation qui reste très haute tout en étant annoncée en légère baisse cette année-là. Selon d’autres repères, on retient 7,5 millions de visiteurs en 2018, ce qui illustre surtout une difficulté fréquente : les méthodes de comptage diffèrent, entre entrées, visites, estimations et « clients ».
Mais l’essentiel est ailleurs. Alma n’est pas dans une croissance spectaculaire permanente. Il entre dans une forme de stabilité. C’est précisément cela qui dit l’attachement. Un lieu qui progresse de 6,4 millions à plus de 7 millions d’entrées annuelles, puis qui se stabilise haut, devient une routine. On y vient sans y penser. On s’y retrouve parce que « c’est là ». Les chiffres ne prouvent pas l’amour. Ils prouvent l’usage.
Et l’usage est métropolitain, parfois régional. Une part notable des visiteurs vient de départements voisins, autour de 15 %, et jusqu’à 20 % pendant les vacances scolaires. Alma est donc rennais au sens de l’adresse, breton au sens des flux. Il fonctionne comme un aimant, un lieu de passage, un carrefour des habitudes de consommation. Cela explique aussi pourquoi l’attachement dépasse le quartier et même la ville. Ce n’est pas seulement « notre centre ». C’est un centre de destination.
Le tournant « services » : garderie, restauration, consommation responsable
L’attachement se consolide au fil des services. Une garderie, par exemple, n’a l’air de rien au plan symbolique. Au plan concret, elle inscrit le centre dans une économie de la vie quotidienne. Quand un lieu accueille des enfants, qu’il rend du temps, qu’il permet de gérer des contraintes, il devient plus qu’un espace d’achat. À la fin des années 2010, Alma met aussi en avant une offre de restauration structurée, et des partenariats de consommation plus « responsable », notamment contre le gaspillage alimentaire via Too Good To Go.
Ce n’est pas un détail. Cela dit la stratégie des centres commerciaux contemporains. Ils savent qu’ils ne peuvent plus être seulement des machines à vendre. Ils cherchent à devenir des lieux où l’on se sent autorisé à rester. C’est aussi une manière de répondre aux critiques, sans les dissoudre. Les Rennais peuvent désapprouver l’idée d’un grand centre, tout en reconnaissant qu’il rend service. Voilà l’attachement moderne : utile, parfois contrarié, mais tenace.
Hiver 2025 : quand l’ancre Carrefour vacille, l’attachement se fissure
Et puis arrive un épisode qui rappelle brutalement que ces lieux, si familiers soient-ils, reposent sur des équilibres fragiles. Le 1er décembre 2025, quatre hypermarchés Carrefour en Bretagne, dont celui de Rennes Alma, sont placés en redressement judiciaire. Environ 650 salariés se retrouvent dans l’incertitude, dont près de 240 sur le site rennais. La procédure ouvre une période d’observation de six mois, renouvelable, avec l’alternative classique : plan de continuation, cession, ou, au pire, liquidation.
Ce n’est pas un simple fait économique. Au plan symbolique, cela touche le cœur d’Alma. Depuis l’origine, l’hypermarché est l’ancre, le moteur, le poumon qui irrigue le reste. Quand cette ancre tremble, c’est toute la représentation du lieu qui change. D’un coup, Alma cesse d’être un décor stable. Il redevient un objet d’inquiétude. Les récits parlent de tensions sur l’approvisionnement, de rayons perturbés, de salaires versés tardivement ou partiellement, de peur immédiate dans les équipes. Là encore, comme en 1975, le centre commercial se révèle comme un lieu social avant d’être un lieu marchand.
L’ironie est cruelle. Un centre commercial fabrique de l’attachement parce qu’il promet la continuité, l’accès, la disponibilité. Une procédure collective, elle, met tout cela sous pointillé. Et elle rappelle que derrière les enseignes et les vitrines, il y a des vies. Le consommateur rennais est habitué à Alma. Le salarié, lui, y vit. L’hiver 2025 oblige donc à regarder Alma autrement. Non plus seulement comme un lieu pratique, mais comme un écosystème dont la santé dépend de montages économiques, de modèles de franchise ou de location-gérance, et d’arbitrages stratégiques qui dépassent Rennes.
Pourquoi Alma reste un repère, même quand il inquiète
Alma n’a jamais été un simple centre commercial. Il est un marqueur de générations. Il est le souvenir Mammouth de l’abondance, l’image Alma City des années 1990, la mue 2013 et ses 45 000 curieux, le plateau de fréquentation des années 2010 autour de 7,2 à 7,5 millions d’entrées annuelles, et désormais l’inquiétude 2025 autour de l’hypermarché Carrefour.
C’est ce feuilletage qui fabrique l’attachement. Un attachement mêlé, parfois critique, mais réel. On peut se détourner des centres commerciaux au plan idéologique. On a plus de mal à s’en détourner au plan pratique, parce qu’ils ont été conçus pour capter les gestes ordinaires. Quand Alma va bien, il est presque invisible, comme un décor. Quand il vacille, on se souvient qu’il est un morceau de ville, et qu’il fait partie de la vie rennaise autant que les rues où l’on se promène.
Peut-être est-ce cela, au fond, l’attachement contemporain : non pas l’amour, mais la cohabitation. Alma est ce lieu que l’on n’idéalise pas, mais que l’on connaît. Un lieu que l’on traverse, que l’on habite, et qui, depuis 1971, raconte à sa manière l’histoire d’une métropole, de ses flux, de ses tensions, et de ses habitudes.

















