DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne, d’Anne F. Garréta n’est ni un simple récit autobiographique, ni une chronique branchée des nuits d’hier, ni un supplément documentaire à Sphinx. C’est davantage que cela. Une descente, ou plutôt une remontée, dans le royaume de la nuit, considérée non comme décor, mais comme forme d’existence, discipline du corps, poétique du déplacement, politique de la dissidence.
On entre dans ce livre comme on entrerait dans un club à une heure indécise, au moment où le dehors n’est déjà plus tout à fait le jour, mais où le dedans n’a pas encore livré toute sa puissance de trouble. D’abord viennent les matières. La pénombre violette, la buée des verres, l’odeur mêlée de cigarettes froides, de cuir, de sueur et de parfum, le velours des voix englouties par la basse, les éclats intermittents sur des visages dont on ne saisit jamais la totalité. Chez Garréta, la nuit n’est pas une abstraction élégante. Elle a une densité, une texture, une température. Elle colle à la peau. Elle fatigue, électrise, décentre. Elle impose sa logique propre, qui n’est plus celle de la production, de la ponctualité, de la justification diurne des gestes. Elle est un autre régime de présence au monde.
Et c’est peut-être là, d’emblée, que ce livre frappe si juste. Car Garréta ne raconte pas seulement qu’elle fut DJ. Elle montre ce que cela voulait dire, existentiellement. Devenir DJ, écrit-elle en substance, c’était fuir l’ordre diurne des corps et des horaires, déserter la norme, vivre quand les autres dorment. Il faut prendre au sérieux cette phrase inaugurale. Elle ne désigne pas un simple goût de la fête. Elle dit une sécession. La nuit, ici, n’est pas un divertissement après le travail ; elle est un contre-monde. Un monde avec ses rites, ses cartographies, ses fidélités, ses hasards, ses hiérarchies souterraines, ses illuminations, ses deuils aussi. Un monde où l’on se compose autrement, où l’on se cherche dans le son, dans la circulation, dans les regards obliques, dans l’intelligence physique du mix et de la piste.
Ce qui rend DJ si singulier, c’est qu’Anne F. Garréta ne sépare jamais les gestes. Mixer, écrire, désirer, danser, observer, survivre même, tout cela se répond. La main qui enchaîne les disques n’est pas si éloignée de celle qui agence les phrases. La montée d’un morceau, son suspens, sa résolution retardée, l’art de conduire une foule sans l’asservir, de lire un affect collectif pour lui donner une forme sonore, tout cela devient chez elle une pensée de la composition. Le livre propose alors l’une de ses intuitions les plus fécondes. Il n’y a pas d’un côté la littérature, noble et stable, et de l’autre la nuit, le club, l’éphémère, la danse, le corps. Il y a, dans les deux cas, un même travail du rythme, de l’écoute, de l’anticipation, du montage, du maintien d’une tension. Garréta écrit la nuit comme une partition mobile, et le DJ set comme une syntaxe. Plusieurs critiques ont justement insisté sur cette proximité entre le geste du mix et celui de l’écriture.
Ce rapprochement aurait pu rester théorique. Il devient ici charnel. Car DJ est un livre de mémoire, mais d’une mémoire non linéaire, non assagie, non monumentale. Une mémoire qui procède par nappes, par retours, par flashes, par intensités retrouvées. On n’y avance pas comme dans un curriculum vitae. On y circule comme dans une nuit réelle, de lieu en lieu, de morceau en morceau, de rencontre en rencontre, avec des zones nettes et des angles morts, des visages restés brûlants et d’autres déjà mangés par l’ombre. Cette structure éclatée est l’une des réussites majeures du livre. Elle épouse ce qu’elle raconte. La nuit ne se laisse pas archiver selon les méthodes du jour. Elle se recompose en fragments lumineux, en détails obsessionnels, en secousses sensorielles. Le livre garde cette forme vibratile, presque phosphorescente.
On comprend alors pourquoi DJ ne peut pas être lu séparément de Sphinx. Le dialogue entre les deux livres est profond, presque spectral. Sphinx, publié en 1986, installait déjà ses personnages dans une géographie nocturne de cabarets, de boîtes, de circulation entre Paris et New York, tout en accomplissant cette prouesse devenue célèbre d’effacer toute marque grammaticale de genre pour les deux protagonistes. Quarante ans plus tard, DJ revient sur les coulisses sensibles et historiques de cet imaginaire. Non pour l’expliquer platement, mais pour en montrer la matrice vécue. Comme si l’autrice, après avoir écrit la nuit sous la forme du roman, revenait vers elle pour dire la matière concrète, sexuelle, sonore, politique, mortelle, dont cette fiction était chargée. L’envers du décor, oui, mais aussi l’envers du style.
C’est ici qu’il faut mesurer la beauté grave de ce livre. DJ ne se contente pas de célébrer une liberté queer et nocturne des années 1980. Il sait que cette liberté fut menacée, endeuillée, traversée par la catastrophe du sida. Plusieurs présentations critiques l’ont rappelé, et le livre lui-même semble hanté par cette vérité. Les espaces radieux de la danse furent aussi des espaces vulnérables, bientôt frappés, décimés, assombris. La nuit n’est donc pas seulement le lieu d’une émancipation euphorique. Elle est aussi le théâtre d’une perte. Ce qui donne au texte sa vibration si particulière, c’est qu’il tient ensemble la splendeur et la disparition, la pulsation et l’épidémie, l’ivresse et le tombeau. Peu de livres contemporains savent aussi bien restituer ce mélange de grâce physique et de mélancolie historique.
Il faut s’arrêter un instant sur le sous-titre, admirable et étrange, Portrait de l’artiste en animale nocturne. Il ne s’agit pas seulement d’un jeu, ni d’un clin d’œil ironique au Portrait de l’artiste en jeune homme. Il y a là une proposition esthétique et philosophique. Devenir “animale nocturne”, ce n’est pas s’abaisser à une pure instinctivité. C’est déplacer la conscience vers un autre savoir. Un savoir du flair, du rythme, de l’attention périphérique, de la lecture des humeurs collectives, de la navigation dans l’obscur. La nuit garrétienne n’est pas anti-intellectuelle ; elle est une intelligence autre, une intelligence incarnée, relationnelle, improvisatrice, qui ne se déploie plus sous la lumière scolaire du concept mais dans la modulation des intensités. L’animalité ici est une autre forme de finesse.
Cette question du corps est décisive. On a souvent lu Anne F. Garréta par le versant oulipien, par la contrainte, par la virtuosité formelle, par la réflexion sur le genre et le langage. Tout cela est juste, mais parfois insuffisant. DJ rappelle avec éclat qu’il y a chez elle une pensée du corps, et même une pensée très subtile de la corporéité moderne. Corps qui dansent, corps qui veillent, corps fatigués à l’aube, corps qui désirent, corps assignés puis désassignés, corps collectifs saisis par une même ligne de basse. La littérature de Garréta n’est pas cérébrale contre le sensible. Elle est cérébrale par le sensible. Le club devient alors un laboratoire politique autant qu’esthétique. C’est là que se rejouent, dans les muscles, la sueur, les regards, les distances, les alliances, les frontières de classe, de genre, de sexualité.

Et cette question de la classe traverse le livre avec une intensité discrète, mais fondamentale. Quand Garréta écrit que devenir DJ fut aussi une façon d’échapper à sa classe, de sortir de son état, de son milieu, pour entrer dans le milieu de la nuit et le milieu des femmes, elle touche à quelque chose de très rare. Peu d’autobiographies intellectuelles savent reconnaître avec autant de netteté le désir de désertion sociale qui travaille certains parcours artistiques. Non pas seulement réussir ailleurs, mais se déplacer hors des coordonnées attendues, désobéir au calendrier, aux bonnes formes, aux appartenances trop réglées. La nuit apparaît alors comme un espace de désaffiliation active. Non pas un pur dehors romantique, mais un territoire où les hiérarchies se brouillent, où une autre économie du prestige s’invente, où les compétences ne sont plus celles du jour.
Paris, New York, Berlin. Ce triptyque pourrait donner lieu à une mythologie facile. Garréta évite ce piège. Elle ne transforme pas ces villes en cartes postales du cool. Elle les aborde comme des intensités historiques, des nœuds de circulation, des climats moraux. Le lecteur sent les rues, les seuils, les taxis, les vestiaires, les caves, la fatigue du petit matin, la morsure sèche d’une sortie à l’aube. On entend presque le grain des vinyles, le claquement des platines, la nappe continue des conversations dans l’ombre. Le grand mérite sensoriel du livre est là. Il ne “parle” pas de la nuit ; il la restitue comme une acoustique générale de l’existence. On referme certaines pages avec l’impression d’avoir soi-même traversé une salle saturée de fumée, puis débouché, hagard, sur un trottoir déjà blanchissant.
Ce livre touche d’autant plus qu’il paraît aujourd’hui, à un moment où la mémoire des nuits analogiques, lesbiennes, queer, pré-numériques, tend à se dissoudre soit dans la nostalgie chic, soit dans le folklore. Garréta, elle, refuse ces deux réductions. Elle ne sanctifie pas le passé, mais elle ne le kitschifie jamais. Elle lui restitue sa complexité. Il y eut de la beauté, de l’invention, de la ferveur, des communautés de désir et de danse. Il y eut aussi des exclusions, des duretés, des aveuglements, des pertes. Ce qui demeure, ce n’est pas un paradis perdu. C’est une forme d’apprentissage. Apprentissage du son, du regard, de la conduite d’affects, de la présence à la foule, de la solitude au cœur même du collectif.
L’un des grands accomplissements de DJ tient à ceci qu’il ne cesse de déplacer la notion même de portrait. Le portrait qu’Anne F. Garréta donne d’elle-même n’est jamais frontal. Il se fait de biais, par les lieux, par les morceaux, par les gestes techniques, par les êtres croisés, par les nuits traversées. Autoportrait, oui, mais éclaté, diffracté, presque mixé. Comme si le moi n’apparaissait qu’en passant par ses supports extérieurs, ses intensités de milieu, ses constellations sonores. Cette pudeur indirecte est très littéraire. Elle évite le narcissisme sans renoncer à la première personne. Elle rappelle que le “je” n’est pas un bloc, mais une composition mouvante.
Il faudrait enfin dire ce que ce livre a d’émouvant pour quiconque s’intéresse à la littérature comme art de la reprise. Revenir quarante ans après vers le territoire de son premier livre, non pour le répéter, non pour le commenter professoralement, mais pour le retourner comme on retourne un gant, c’est un geste d’une grande élégance. DJ montre qu’une œuvre n’avance pas seulement par nouveauté, mais aussi par retour, par relance, par réouverture d’une ancienne énigme. Sphinx avait donné une forme romanesque à l’indécidable du genre et de la passion ; DJ redonne chair historique, nocturne et politique à cette énigme. L’autrice n’annule pas son ancien livre. Elle le hante, elle l’éclaire depuis ses coulisses, elle le fait résonner autrement.
Au fond, DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne est un livre au sujet de ce que la nuit permet de penser que le jour empêche ou oublie. Il rappelle qu’il existe des savoirs du seuil, des esthétiques de la veille, des politiques du rythme, des communautés de corps que l’histoire littéraire a trop souvent reléguées dans ses marges décoratives. Anne F. Garréta fait exactement l’inverse. Elle rend à la nuit sa dignité intellectuelle, sa profondeur affective, sa puissance formelle. Elle en fait non le supplément sulfureux de la vraie vie, mais une vie intensifiée, une vie décalée, une vie où l’écriture apprend de la danse et où la pensée accepte de passer par la peau.
Anne F. Garréta, DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne, Mercure de France, coll. « Traits et portraits », 5 mars 2026, 256 p., 23,50 €. ISBN : 9782715268159.
Œuvres
1986 : Sphinx, Grasset, (ISBN 978-2246365617), rééd. L’Imaginaire/Gallimard, 2025 (ISBN 9782073110190)[17].
1987 : Pour en finir avec le genre humain, éditions François Bourin, (ISBN 978-2876860025).
1990 : Ciels liquides, Grasset, (ISBN 978-2246436812)
1999 : La Décomposition, Grasset, (ISBN 978-2253152798)
2002 : Pas un jour, Grasset, (ISBN 978-2246634614), prix Médicis.
2009 : Éros mélancolique (coécrit avec J. Roubaud), Grasset, (ISBN 978-2246751618).
2017 : Dans l’béton, Grasset, (ISBN 9782246814771)
2026 : DJ : portrait de l’artiste en animale nocturne, Mercure de France, (ISBN 9782715268159)
