Exposition Licornes au musée de Cluny de Paris ou l’animal impossible

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On croit connaître la licorne parce qu’elle est partout : sur les mugs, les stickers, les pyjamas, les réseaux. Mais l’exposition « Licornes ! », présentée au musée de Cluny – musée national du Moyen Âge du 10 mars au 12 juillet 2026, renverse la facilité pop pour retrouver, sous le vernis mignon, une créature beaucoup plus dérangeante : un être-frontière. À la fois animal et idée, fable et preuve, pureté et trouble, promesse de guérison et menace d’ensauvagement.

Le décor est idéal. Cluny conserve la tenture mythique de La Dame à la licorne, et le lieu lui-même est un palimpseste (thermes gallo-romains, hôtel médiéval, extension contemporaine). Tout ce que la licorne aime : les strates, les glissements, les survivances. L’exposition réunit environ une centaine d’œuvres et se déploie en dix sections thématiques qui invitent à lire la licorne non comme un “personnage”, mais comme un système de signes.

Une créature universelle, avant d’être un cliché

La première surprise, c’est l’ampleur géographique et temporelle; la licorne n’appartient pas à un seul Moyen Âge européen. On la croise dans la vallée de l’Indus dès le IIIe millénaire avant notre ère, en Chine avec le qilin de la dynastie des Han, ou encore sur des objets venus de Turquie au XVIIe siècle. À travers ces circulations, l’exposition montre comment une forme “simple” (un corps, une corne) devient un langage commun, capable d’accueillir des significations contradictoires sans se briser.

Corne de licorne, dent de narval : la fable au contact du réel

La licorne a longtemps été tenue pour vraie — et c’est là l’un de ses pouvoirs les plus modernes. Le mythe n’est pas seulement un récit, c’est une machine à fabriquer de la réalité : cabinets de curiosités, reliquaires, objets protecteurs. La corne, surtout, cristallise cette obsession : purifier, déjouer le poison, garantir l’innocuité du monde. Mais l’époque moderne apprend à regarder autrement, la “corne de licorne” se révèle être souvent une dent de narval. Au lieu de dissiper l’enchantement, cette démystification le complexifie : la licorne devient la preuve que nos sociétés ont besoin d’objets-miracles, quitte à les fabriquer.

Le Moyen Âge, ou l’art d’assumer les paradoxes

La licorne médiévale n’est pas un symbole univoque : elle est virginale et érotique, christique et amoureuse, tendre et dangereuse. Dans l’iconographie chrétienne, elle peut figurer le Christ venant “se loger” dans le giron de la Vierge ; ailleurs, elle incarne l’amant trahi, l’élan qui se fracasse, la chasse qui tourne au drame. L’exposition insiste sur cette intelligence médiévale du contradictoire : ce qui nous paraît aujourd’hui opposé n’était pas jugé incompatible. La licorne n’explique pas : elle met sous tension.

De l’héraldique au queer : une icône qui change de camp sans changer de forme

La dernière force du parcours tient à son actualité : la licorne n’a pas quitté l’histoire, elle a changé d’usages. Symbole de distinction, d’exotisme, de rareté, elle devient aussi un étendard d’inclusion et de défense des minorités — jusqu’à apparaître, dans un contexte politique brûlant, comme symbole queer sur un écusson ukrainien daté de 2020. Elle n’est plus seulement “mystique” : elle est politique.

Les artistes contemporains, eux, s’en emparent pour déplacer encore l’animal : question du corps féminin, de la domination, du vivant, de l’écologie. La présence annoncée d’une licorne de Niki de Saint Phalle et de la tapisserie de Suzanne Husky (en dialogue avec La Dame à la licorne) promet une fin de parcours comme un réveil : la licorne n’est pas une relique, c’est un outil critique.

Pourquoi y aller

  • Pour revoir la licorne autrement : non comme mascotte, mais comme énigme culturelle.
  • Pour la qualité des prêts annoncés (Rijksmuseum, Prado, V&A, Kunsthistorisches Museum, Louvre), qui donnent au sujet une ampleur rare.
  • Pour l’expérience Cluny : un musée où l’histoire du lieu fait écho au thème (temps, couches, survivances).
  • Pour les lectures multiples : spiritualité, désir, science, pouvoir, écologie, revendications contemporaines.

Informations pratiques

Exposition : Licornes !

Dates : du 10 mars au 12 juillet 2026

Lieu : Musée de Cluny – musée national du Moyen Âge

Adresse (entrée) : 28 rue du Sommerard, 75005 Paris

Horaires : tous les jours sauf lundi, 9h30–18h15 ; nocturnes 1er et 3e jeudis du mois, 18h15–21h

Tarifs : 12 € (plein), 10 € (réduit). Gratuité : moins de 26 ans (ressortissants UE ou long séjour UE) et pour tous le premier dimanche du mois.

Commissariat : Béatrice de Chancel-Bardelot (musée de Cluny) ; Michael Philipp (Museum Barberini, Potsdam).