L’Engloutie de Louise Hémon, premier film délicat et mystérieux comme un conte cruel de Noël

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Avec L’Engloutie, Louise Hémon signe un premier long métrage insolite sous forme d’un film d’hiver qui ne cherche pas à séduire par le confort mais par l’aimantation. À la lisière du naturalisme et du trouble, il orchestre une expérience sensorielle où la montagne n’est pas un décor mais une loi, où les mots ont des siècles et où le désir devient un événement météorologique.

1899. Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard.

Quelle intelligence de la construction ! L’Engloutie superpose les registres comme on empile des peaux pour survivre à la tempête. Film d’époque, chronique quasi ethnographique, récit d’initiation, fable politique, conte fantastique qui n’ose jamais entièrement son nom – tout coexiste, sans hiérarchie. Le réalisme magique affleure par touches, à travers les non-dits, les regards, la langue vernaculaire, les rites, les silences épais autour de l’âtre. Mais chaque tendance qui se profile se dérobe pour ne jamais être découverte. Cette orchestration de temporalités et de références est la grande force du film. Il ne “raconte” pas la montagne, il la laisse imposer son temps propre. Un temps ralenti, circulaire, où l’on répète des gestes pour tenir, et où l’événement (une avalanche, une disparition, un frisson personnel, à deux ou collectif) arrive comme une phrase qu’on n’a pas le droit de prononcer.

Note : 4 étoiles sur 5

1899. Aimée, jeune institutrice républicaine, débarque dans un hameau enneigé des confins des Hautes-Alpes. Elle arrive avec “les lumières”, l’école, la langue, l’hygiène, la raison. Sauf qu’ici, tout est déjà structuré, les croyances, les alliances, les hiérarchies invisibles, la mémoire, les superstitions, les pactes tacites. Et, surtout, la montagne dicte les distances, les règles, les corps et la peur.

Le film évite l’affrontement frontal. L’autorité d’Aimée ne se brise pas contre une révolte spectaculaire, mais contre quelque chose de plus profond qui est une inertie ancestrale, une souveraineté locale, un monde qui n’a pas besoin d’elle pour se justifier. Peu à peu, la “mission” républicaine devient un mirage et c’est là que L’Engloutie se révèle politique. Il montre la violence feutrée des bonnes intentions et la fragilité d’une modernité convaincue d’être universelle.

La réalisation est superbe, tenue par une évidence qui est de filmer au plus près de la matière. Lumière naturelle, clair-obscur, neige qui renvoie une lueur presque irréelle, intérieurs où l’on devine plus qu’on ne voit. Le film travaille une beauté rugueuse, jamais décorative, chaque plan semble respirer le froid qui vous serre les os, la suie, le bois humide, la peau sous les couches.

Une scène splendide résume l’art du film, le Nouvel An. Dans ce monde fermé, la fête surgit comme une exception, une brèche où les corps parlent enfin plus vite que les codes. La danse — presque une tarentelle — emporte tout… la gêne, les interdits, les classements. Ce n’est pas un “moment musical” plaqué, c’est une secousse, la communauté se révèle dans son désir de transe, dans sa joie dangereuse, dans sa manière de conjurer l’hiver en se brûlant un peu soi-même.

Le jeu des acteurs — et des non-acteurs — participe de cette impression d’authenticité traversée par l’étrange. Tout paraît habité, aussi bien les gestes, la gêne, les silences que les visages burinés. Au centre, Aimée n’est ni héroïne exemplaire ni victime programmée. Elle est une présence étang-ère. Une figure qui dérange parce qu’elle désire, parce qu’elle observe, parce qu’elle ne se laisse pas assigner. Et le film, très finement, joue avec l’archétype de la femme-tentatrice sans jamais le réduire à une leçon ; il préfère la zone grise, le malaise, la rumeur qui enfle — ce moment précis où une communauté commence à écrire sur un corps féminin une histoire qui n’est plus la sienne.

Car L’Engloutie ne parle pas seulement d’école et de superstition, il parle du désir comme d’une énergie sans statut, sans langage partagé, qui circule sous la neige. Désir entre cousins, désir en attente dans les pièces trop petites, désir qui se cogne aux murs, aux regards, aux prières. Aimée elle-même, loin d’être une “institutrice-mission”, devient un corps traversé par une pulsation qui la surprend, la trouble, l’ouvre. Le film ose des scènes d’intimité non pour provoquer, mais qu’une femme peut être saisie par son propre désir ; et cela suffit à la rendre illisible dans un monde qui n’admet le féminin qu’au plan domestique ou sacrificiel.

Quand les échanges sexuels et les disparitions se concrétisent… le récit est arrivé à maturité pour basculer ; le désir devient un “fait psycho-social” qui soude la mécanique du soupçon. Le film est magnifique dans cette bascule. Au lieu d’expliquer, il observe comment une communauté en butte à un ami-ennemi implacable qu’est la montagne fabrique du/de la coupable. Le hasard tragique se change en causalité mythique ; l’érotisme devient malédiction ; l’institutrice se mue en figure de sorcière. Et la montagne, immense, indifférente, offre à cette croyance une scène à sa mesure – blanche, muette, absolue.

L’Engloutie n’est pas un film qui rassure. Il préfère le mystère à l’explication, la suggestion au soulignage. Certains y verront une lenteur, une frustration, une fin trop ouverte. Mais c’est justement cette confiance dans l’opacité, cette manière de laisser au spectateur un espace de lecture qui donne au film sa puissance singulière.

Pour un premier long métrage, c’est un travail remarquable. Louise Hémon assume ses partis pris, transforme la montagne en mythe et fait de l’hiver une dramaturgie. Un cadeau de Noël à rebours, pas de chaleur consolante, plutôt une beauté inquiétante, crue et cruelle. Comme la montagne.

Infos

  • Titre : L’Engloutie
  • Réalisation : Louise Hémon
  • Avec : Galatéa Bellugi (Aimée)
  • Durée : 1 h 37
  • Sortie (France) : 24 décembre 2025
  • Production : Arte France Cinéma
  • Producteurs : Margaux Juvénal, Alexis Genauzeau
Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.