Dans Grand Ciel, premier long-métrage d’Akihiro Hata, le chantier nocturne d’un quartier futuriste devient un organisme à part entière.
Un labyrinthe de béton, de néons, de poussière, de cages d’ascenseur et de couloirs qui n’en finissent pas. C’est là que Vincent (Damien Bonnard), ouvrier de nuit, voit son quotidien basculer quand un collègue disparaît. Très vite, d’autres absences s’additionnent. Accident étouffé par la hiérarchie ? Violence du travail précarisé ? Ou quelque chose de plus trouble, de plus souterrain, comme si le site « avalait » les hommes.
Le film annonce un polar surnaturel ; il tient, au plan sensoriel, sa promesse avec une ambiance oppressante, son industriel, lumières qui découpent les corps, profondeur des sous-sols filmée comme une zone interdite. On sent une fascination réelle pour le chantier de nuit, pour ce qu’il révèle des rapports humains quand tout est fatigue, cadence et peur de perdre sa place. Et la réside la réussite de Grand Ciel, dans sa capacité à faire du bâtiment un théâtre social, sans folkloriser les ouvriers.
Damien Bonnard porte le film avec cette manière à lui d’être à la fois massif et vulnérable, un homme qui tient debout, mais dont l’équilibre se fissure. Samir Guesmi apporte, en contrepoint, une tension morale et collective (la question de la solidarité, du rapport de force, de la parole qui circule ou se tait). Le film a un vrai sens du lieu. On croit à la matérialité du travail, aux gestes, aux déplacements, à la topographie des espaces. Le chantier n’est pas un simple cadre stylé, mais une géographie de domination. La mise en scène sait créer une inquiétude latente, une montée de malaise, une sensation de piège.
Pour autant, le pari du mélange social/fantastique est aussi sa zone de danger. À force de vouloir laisser une part d’ombre, Grand Ciel peut donner l’impression de tenir l’allégorie très près du visage, au risque de la rendre lisible trop tôt et donc de réduire la surprise dramaturgique. Certaines séquences rejouent la même angoisse (déambulations, bruits, couloirs) avec une intéressante puissance formelle, mais un récit qui… s’étire.
Jusqu’à la conclusion du film qui semble une béance plus qu’une vertige. Comme si, arrivé au bord de son propre gouffre, Grand Ciel hésitait à choisir entre l’enquête, la fable politique et le pur fantastique. Pas convainquant.