L’actualité remet parfois en lumière, par un heureux détour, des textes que l’histoire littéraire a laissés en coulisses. Ainsi, l’exposition à la Fondation Henri Cartier-Bresson consacrée à Romain Bernini et Henri Cartier-Bresson (voir votre article) s’accompagne d’une publication. Il s’agit de Giphantie.
Voilà l’occasion rêvée de présenter ce texte méconnu, mais stupéfiant d’avant-garde de Charles-François Tiphaigne de La Roche, publié en 1760, et qui semble parfois écrire notre présent en avance, avec ses visions de captation des images, de diffusion à distance, d’outils de perception augmentée et cette intuition prodigieuse d’un procédé quasi photographique, près d’un siècle avant l’invention officielle de la photographie.
Publié en 1760, Giphantie de Charles-François Tiphaigne de La Roche est un roman bref, fantasque, savant et allègre, qui combine le conte philosophique, l’utopie et la satire pour faire surgir presque innocemment une série d’objets mentaux que notre époque croit avoir inventés. Ils ont pour nom diffusion à distance des images et des sons, « branchement » au monde, vision augmentée, captation du réel, et surtout une description sidérante d’un procédé qui ressemble à la photographie… près d’un siècle avant Louis Daguerre.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la liberté. Charles-François Tiphaigne n’écrit pas un traité masqué ; il compose une machine à étonnement. Son narrateur est emporté par un ouragan vers un territoire merveilleux, au cœur d’une Afrique imaginaire, où l’attend un « préfet » de Giphantie qui est à la fois guide, pédagogue, metteur en scène. La visite peut commencer. Et ce que le voyageur découvre n’est pas une simple galerie de curiosités : c’est un laboratoire de civilisation. Dans ces courts chapitres, Charles-François Tiphaigne accélère l’Histoire, fait danser les sciences, brouille les frontières entre magie et technique, et transforme l’utopie en miroir ironique tendu à l’Europe de son temps.
L’une des merveilles de Giphantie est un dispositif de « connexion » au monde. Un globe terrestre, relié par des canaux imperceptibles, qui permet d’entendre et de voir ce qui se passe en n’importe quel point du globe, . Une baguette pour écouter, un miroir pour regarder ; on choisit un lieu et l’on est « en direct ». Ce n’est pas seulement une fantaisie, mais une intuition profonde de ce que deviendra la modernité médiatique, cette obsession du présent continu, cette croyance qu’un écran peut abolir les distances et rendre le monde immédiatement disponible.
Mais c’est surtout l’épisode de la toile enduite qui sidère. Une surface préparée capte l’image du réel par l’action de la lumière puis la « fixe » après un passage en chambre noire. L’image devient stable, reproductible, exacte « comme un miroir » qui aurait appris à retenir. On a souvent résumé Giphantie comme étant le roman qui invente la photo ; ce serait réducteur. Tiphaigne invente davantage une théorie poétique de l’enregistrement. Il pressent que la technique à venir ne se contentera pas de représenter, elle stockera, conservera, archivera, et, par là même, changera notre rapport à la vérité, au souvenir, au contrôle.
Ajoutez à cela des capsules qui se collent à l’œil pour accroître la vision et voici, déjà, une préfiguration des lentilles, des lunettes intelligentes, de l’obsession contemporaine pour la perception augmentée. Charles-François Tiphaigne n’est pas un devin au sens spectaculaire. Car il s’inscrit dans une longue tradition de merveilles optiques et de dispositifs catoptriques — une tradition où l’ombre tutélaire d’Athanasius Kircher, grand scénographe savant du XVIIe siècle, a longtemps fourni des modèles d’illusions, de projections et de “vision à distance”. Mais Tiphaigne est un imaginatif rigoureux qui comprend que les sciences transforment la sensibilité et que les objets techniques finissent toujours par remodeler nos manières d’être au monde. Il faudra attendre L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam (1886) pour que cette veine devienne, en France, un genre à part entière où la fiction spéculative où la technique n’est plus un décor, mais une question posée à l’âme.
Tiphaigne était docteur en médecine. Cela s’entend, non au plan du jargon, mais au plan du regard. Il observe l’humanité comme un organisme agité, traversé par des illusions, des désirs, des pouvoirs. Le préfet de Giphantie n’est pas un magicien folklorique, c’est une figure des Lumières, un passeur de savoir qui interroge sans cesse les usages, les croyances et les impensés. Chaque merveille ouvre sur un commentaire quant à l’histoire du monde, l’état des sciences, les mœurs et, derrière l’apparente légèreté, une inquiétude : que devient l’homme quand il croit pouvoir tout voir, tout entendre, tout conserver ?
Le roman a aussi quelque chose d’étrangement « cosmique ». Tiphaigne élargit l’échelle. Il pense l’univers, la formation du monde, la place de l’espèce humaine, comme si l’on pouvait déjà regarder la Terre depuis l’espace. Il y a là un paradoxe délicieux. Un texte du XVIIIe siècle, écrit dans la langue des utopies et des fables, parvient à produire l’effet mental le plus contemporain qui soit, celui d’un monde vu de loin, comme objet fragile, comme système, comme totalité. La science-fiction, avant même de porter ce nom, est peut-être cela, un art de l’éloignement, un instrument de décadrage.
Ce qui rend Giphantie si précieux, c’est sa capacité à être, simultanément, un divertissement et un texte-source. On y lit l’invention, en temps réel, d’un imaginaire technique. On y entend aussi une musique de la pensée avec ses chapitres courts, accélérations, images nettes, plaisir de la trouvaille. Tiphaigne pratique une forme d’écriture qui ressemble à une suite d’expériences : « et si… » ; « imaginons… » ; « supposons… ». Cela donne au roman une allure étonnamment moderne, presque sérielle, comme si l’auteur testait des prototypes d’idées.
Bien sûr, le lecteur d’aujourd’hui pourra sentir, par moments, la part didactique, la tentation de l’abrégé savant, l’ombre des systèmes. Mais ce qui fait le charme de l’ouvrage repose aussi dans cette manière d’être à la fois candide et ambitieux, léger et métaphysique, moqueur et profondément sérieux. Tiphaigne n’est pas un moraliste grinçant, car il préfère la malice à la condamnation, la fable à l’anathème. Il ne fige pas une thèse, il ouvre un espace.
Redécouvrir Giphantie aujourd’hui, c’est retrouver un moment de naissance. Celui où l’Europe des Lumières, fascinée par les sciences, pressent que l’avenir sera fait d’images, de dispositifs, de médiations et qu’il faudra apprendre à vivre avec. Charles-François Tiphaigne nous propose une critique joyeuse de la modernité avant la modernité. Un livre méconnu, oui, mais de ceux qui, une fois lus, semblent avoir toujours été là, cachés dans l’angle mort de notre mémoire culturelle. À lire comme on ouvre une porte dérobée. Derrière, c’est tout un futur qui attend.
Éditions
La récente mise en avant en collection de poche — notamment chez Points — donne enfin à ce texte la visibilité qu’il mérite. Une préface ou un appareil critique (par exemple le travail d’Yves Citton) aide à mesurer l’ampleur du geste. Giphantie n’est pas seulement un « ancêtre amusant », c’est un jalon décisif dans l’histoire de l’imaginaire scientifique, du conte philosophique et de ce que nous appelons, faute de mieux, la science-fiction. Le texte de Charles Tiphaigne est augmenté de vingt-quatre peintures de Romain Bernini, postface de Clément Chéroux), coéditée par l’Atelier EXB et la Fondation Henri Cartier-Bresson paraîtra le 29 janvier 2026.
