Deux morts, deux vidéos, deux versions irréconciliables. À Minneapolis, la mort de Renee Nicole Macklin Good (7 janvier 2026) puis celle de Alex Jeffrey Pretti (24 janvier 2026), au cours d’opérations menées par des forces fédérales liées à l’immigration (ICE et Border Patrol/CBP), ont déclenché une onde de choc nationale.
Les images circulent, sont disséquées, “tranchent” pour chacun… mais ne produisent plus d’accord sur le réel. Dans ce nouveau régime médiatique, comment une force publique conserve-t-elle sa légitimité quand l’image, au lieu d’éclairer, polarise ?
Le 7 janvier 2026, Renee Nicole Macklin Good, 37 ans, est mortellement touchée lors d’une interaction avec un agent de l’ICE à Minneapolis, durant une opération liée à l’immigration. Le 24 janvier 2026, Alex Jeffrey Pretti, 37 ans, infirmier en soins intensifs (ICU nurse), est tué à son tour à Minneapolis lors d’une intervention impliquant U.S. Border Patrol (CBP), autre composante du Department of Homeland Security (DHS). Deux décès, deux citoyens américains, deux séquences filmées par des témoins, et une même question qui s’envenime, qui contrôle le récit, l’enquête, et donc la vérité publique ?
À la suite du cas Pretti, l’État du Minnesota a obtenu en justice une mesure imposant la préservation des preuves et a dénoncé des difficultés d’accès au dossier et à la scène, qui accentuent la défiance locale vis-à-vis des autorités fédérales. Dans le même temps, les déclarations officielles, très rapides, insistent sur la légitime défense et la menace supposée, tandis que plusieurs médias rapportent que des vidéos et des témoignages compliquent ces versions.
Il faut le dire clairement, nous n’y étions pas. Une vidéo n’est pas l’événement, c’en est un fragment. Elle ne montre ni le hors-champ, ni les consignes radio, ni ce qui a été dit, ni ce que chacun percevait exactement. Et surtout, elle ne remplace ni la reconstitution, ni la balistique, ni l’examen contradictoire d’une procédure. À ce stade, la prudence n’est pas une tiédeur, c’est une exigence civique.
C’est précisément parce que la vidéo “semble” parler d’elle-même qu’elle exige un effort inverse, décrire d’abord, qualifier ensuite, et laisser à l’enquête, puis à la justice, le soin de trancher ce qui relève du droit.
Dans le cas Renee Good, les vidéos diffusées montrent un convoi fédéral stoppant un véhicule, des agents entourent un SUV, on voit un agent à proximité de la portière côté conducteur, puis des tirs en direction de l’habitacle au moment où le véhicule se déplace. Le SUV poursuit sa route sur une courte distance avant de s’immobiliser.
Dans le cas Alex Pretti, des images montrent une intervention avec usage d’irritant, une phase de plaquage au sol, puis des coups de feu. Des responsables fédéraux affirment qu’il aurait approché des agents armé et résisté, tandis que des vidéos et des témoignages rapportés par plusieurs médias nuancent ou contestent cette lecture, notamment sur la chronologie exacte et sur ce qui est tenu pour “menace” à l’instant des tirs.
Ce que la vidéo peut prouver… et ce qu’elle ne prouve pas
La vidéo peut
- fixer une chronologie (avant/après, durée, enchaînements) ;
- montrer des gestes, des distances approximatives, des positions relatives ;
- documenter des éléments de contexte (présence d’observateurs, foule, véhicules, sommations audibles ou non).
La vidéo ne peut pas
- donner l’intégralité du hors-champ (angles morts, autres agents, menaces ailleurs) ;
- établir à elle seule l’intention (de la personne filmée comme des agents) ;
- remplacer les expertises (balistique, trajectoires, distances exactes, reconstitution, règles d’engagement) ;
- fonder une qualification pénale définitive sans contradictoire.
Quand la vidéo ne rassemble plus, la “preuve captive”
La plupart des spectateurs ne regardent plus une vidéo pour apprendre, mais pour confirmer. La même séquence est lue à travers des cadres préalables, politiques, moraux, identitaires, qui verrouillent le sens. L’image devient une “preuve captive” ; au lieu de déplacer les opinions, elle les consolide.
Dans un camp, la scène est automatiquement traduite en “nécessité”, danger potentiel, riposte, légitime défense. Dans l’autre, elle est immédiatement traduite en “abus”, disproportion, impunité, violence d’État. Et ce glissement est accéléré par les plateformes, avec des coupes, ralentis, légendes, commentaires, surcadrages émotionnels. On ne regarde plus un document, on consomme un argument.
Le résultat est une crise spécifique. On ne se dispute plus seulement à propos de ce qui est juste, mais à propos de ce qui est arrivé. Or, sans socle minimal de réalité partagée, toute institution policière entre dans une zone instable. Elle peut être légale, mais plus vraiment légitime.
Le vocabulaire qui précède l’enquête, “menace”, “terrorisme”, “légitime défense”
Dans ce contexte, les mots comptent autant que l’image, parce qu’ils visent à fermer l’interprétation avant même l’établissement des faits. Qualifier vite une scène de “légitime défense” n’est pas seulement informer, c’est stabiliser moralement une version. À l’inverse, parler d’“assassinat” ou d’“exécution” avant toute qualification judiciaire ferme le réel dans l’autre sens.
Dans ces deux dossiers, l’usage par des responsables fédéraux d’un vocabulaire très dur, jusqu’à l’étiquette de “terrorisme intérieur” évoquée dans le débat public, joue un rôle central. Il transforme une affaire controversée (qui appelle examen) en évidence hostile (qui appelle riposte). Et plus le langage “verrouille”, plus il rend indispensable ce qu’il prétend éviter, une transparence procédurale maximale.
Alors, comment une force publique conserve sa légitimité quand l’image polarise ?
La réponse est contre-intuitive. Elle ne la conserve pas en “gagnant” la bataille du récit, mais en gagnant la bataille du protocole. Quand l’image ne fait plus consensus, la légitimité ne peut plus reposer sur “croyez-nous”. Elle repose sur voici comment on peut nous contredire.
Concrètement, cela tient à cinq conditions.
- Indépendance, qui enquête, avec quels pouvoirs, et sans conflit d’intérêts (y compris entre fédéral et autorités locales) ;
- Preuve complète, conservation des éléments, chaîne de traçabilité, accès à la matière brute quand c’est possible (bodycams, audio, rapports) ;
- Humilité de communication, distinguer publiquement ce qui est établi, ce qui est allégué, ce qui reste inconnu ;
- Contrôle, acceptation visible des contre-pouvoirs (juges, procureurs, inspections) ;
- Conséquence, discipline et justice effectives si l’usage de la force s’avère disproportionné ou illégal.
Autrement dit, une institution conserve sa dignité non parce qu’elle a toujours raison, mais parce qu’elle accepte d’être contrôlée et, si nécessaire, sanctionnée. Ce déplacement est crucial dans l’époque actuelle, où l’image, loin de pacifier, attise. Lorsque la vidéo ne produit plus d’accord, l’État n’a qu’une issue crédible, rendre la vérité auditable. Bien sûr, si le pouvoir politique met des bâtons dans les roues de ce processus, c’est la nature transparente et contre-autoritaire de la République qui se trouve mise en jeu.
Minneapolis devient, en ce mois de janvier, un laboratoire brut, avec une montée de la présence fédérale, des tensions de juridiction entre autorités locales et Washington, une défiance envers les versions officielles, et des vidéos qui nourrissent moins un constat commun qu’une guerre d’interprétations. Dans cette configuration, la légitimité ne se décrète pas. Elle se reconquiert, non par davantage de slogans, mais par une transparence qui accepte la contradiction.
Sans cela, le risque est que l’action publique cesse d’être perçue comme l’exercice contrôlé du droit et se transforme, dans l’imaginaire collectif, en force étrangère à la cité, quel que soit son statut réel. Ce basculement ne tient pas à une vidéo. Il tient au sentiment que la vérité devient introuvable, porte ouverte à la radicalisation de tout un chacun dans des bulles interprétatives, lesquelles font le lit de ferments de guerre civile.