Les Français et la lecture, un lectorat en crise

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Le Centre national du livre (CNL) a publié le 8 avril 2025 la sixième édition de son baromètre bisannuel Les Français et la lecture, réalisé par Ipsos. Le constat est net : les Français lisent moins, lisent moins souvent, tandis que le temps d’écran continue de progresser. Dix ans après le lancement de l’étude, la lecture demeure fortement valorisée, mais elle affronte désormais une concurrence plus intense, plus mobile et plus sociale, au premier rang de laquelle figurent les réseaux sociaux.

Mesurer, comprendre, identifier : depuis 2015, le CNL confie à Ipsos un baromètre bisannuel mené auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 personnes de 15 ans et plus, interrogées par téléphone. L’objectif n’est pas de mesurer le marché du livre, mais d’observer les pratiques, les perceptions, les freins et les leviers de la lecture dans la durée.

Ce que montre le baromètre 2025 : une baisse de la lecture installée

Le baromètre 2025 marque un tournant plus préoccupant que les éditions précédentes. Le CNL résume lui-même la tendance dans son communiqué : « Les Français lisent de moins en moins, tandis que les écrans gagnent encore du terrain. » L’érosion n’est plus marginale. Elle touche la fréquence de lecture, le nombre de livres lus et l’attention disponible.

  • 63 % des Français déclarent avoir lu au moins 5 livres au cours des 12 derniers mois, soit une baisse de 5 points par rapport à 2023.
  • 57 % ont lu au moins 5 livres au format papier (-4 points vs 2023).
  • 84 % ont lu au moins un livre papier (-2 points vs 2023).
  • 45 % des lecteurs lisent tous les jours ou presque, soit le niveau le plus bas observé par le baromètre depuis 10 ans.
  • Le nombre moyen de livres lus au format papier recule à 13 livres par an (contre 17 en 2023).

Le recul est particulièrement visible au plan de la régularité. Autrement dit, beaucoup de Français lisent encore, mais ils lisent moins souvent, par séquences plus courtes, dans un environnement plus fragmenté.

Le temps d’écran écrase désormais la comparaison

La donnée la plus frappante du baromètre 2025 concerne la concurrence directe entre lecture et écrans. Le rapport Ipsos/CNL compare explicitement les deux temporalités et met en évidence un déséquilibre massif.

  • Temps moyen passé devant un écran (hors livre numérique) : 5h02 par jour, soit 35h16 par semaine (+6h13 vs 2023).
  • Temps moyen passé à lire des livres : 28 minutes par jour, soit 3h18 par semaine (-1h26 vs 2023).

Le contraste est encore plus marqué chez les moins de 25 ans, que le baromètre décrit comme la tranche la plus exposée au déséquilibre entre lecture longue et sollicitations numériques. Le sujet n’est donc plus seulement celui du goût de lire, mais celui de la disponibilité mentale, de la concentration et de l’arbitrage du temps libre.

Lire dans un monde de notifications : l’attention devient le cœur du problème

Le baromètre 2025 met aussi en lumière une mutation qualitative. La lecture n’est plus seulement concurrencée avant d’avoir commencé ; elle est aussi concurrencée pendant l’acte même de lire. 27 % des lecteurs déclarent faire autre chose en même temps qu’ils lisent, notamment envoyer des messages ou aller sur les réseaux sociaux. Ce phénomène grimpe fortement chez les jeunes lecteurs.

Cette évolution est décisive. Elle suggère que la question n’est pas uniquement “lit-on ou non ?”, mais “dans quelles conditions lit-on ?”. Lire dans un flux d’interruptions permanentes n’engage pas la même expérience qu’une lecture continue. Or le livre, surtout littéraire, repose précisément sur cette continuité : immersion, lenteur, silence, retour sur soi.

Les réseaux sociaux : concurrents, mais aussi prescripteurs

Le point le plus intéressant du baromètre 2025 est sans doute celui-ci : les réseaux sociaux ne jouent pas seulement contre la lecture ; ils peuvent aussi la relancer. Le rapport Ipsos montre qu’ils deviennent un levier de prescription de plus en plus puissant, notamment chez les jeunes adultes.

  • 47 % des lecteurs citent les réseaux sociaux (au sens large : recommandations, personnalités suivies, discussions) comme un levier possible pour lire davantage (+6 points vs 2023).
  • Le baromètre souligne qu’un tiers des lecteurs considère que les conseils sur les réseaux sociaux pourraient les inciter à lire plus (+5 points vs 2023).
  • Chez les plus jeunes, ce rôle prescripteur monte très haut : le rapport relève des niveaux particulièrement élevés de sensibilité aux recommandations sociales.

C’est toute l’ambivalence du moment. Les plateformes captent le temps, dispersent l’attention et favorisent les formats courts ; mais elles peuvent aussi, dans certains cas, remettre le livre en circulation par la recommandation, l’identification, la viralité, le commentaire collectif. BookTok, Bookstagram, vidéos courtes de prescription, clubs de lecture en ligne, créateurs spécialisés : tout cela participe d’un nouvel écosystème de médiation.

Le défi, au plan culturel, est donc moins de condamner les réseaux sociaux en bloc que de reconstruire des passerelles entre culture de l’écran et culture du livre. La prescription ne vient plus seulement des critiques, des enseignants, des libraires ou des bibliothécaires ; elle circule aussi par les influenceurs, les formats vidéo, les communautés affinitaires et les conversations de niche.

Un contexte général de surexposition numérique

Les chiffres récents sur les usages d’Internet confirment ce contexte de fond. En 2025, les Français passent désormais plus de 3 heures par jour en ligne en moyenne, avec une domination du smartphone et une consultation quotidienne massive des réseaux sociaux et messageries. Chez les 15-24 ans, cette intensité monte encore d’un cran.

Le débat public se durcit parallèlement autour des mineurs. En septembre 2025, l’Arcom a publié une étude sur les 11-17 ans qui montre une exposition très précoce et très large aux plateformes : plus de 4 jeunes sur 5 utilisent chaque jour au moins une grande plateforme, 44 % accèdent aux réseaux sociaux avant 13 ans, et 83 % sont régulièrement exposés à au moins un risque en ligne (hyperconnexion, contenus choquants, cyberharcèlement, etc.). Ce contexte pèse mécaniquement sur les conditions de la lecture, au plan de l’attention, du sommeil et de la disponibilité psychique.

Autrement dit, la baisse de la lecture n’est pas un simple “désamour du livre”. Elle s’inscrit dans une transformation générale de l’écosystème cognitif : multiplication des sollicitations, logique de flux, primat du scroll, économie de la capture de l’attention. Le livre reste désiré, mais il doit désormais se frayer une place dans un environnement pensé pour empêcher la durée.

Librairies, bibliothèques, médiation : ce qui peut encore inverser la tendance

Le baromètre 2025 ne se contente pas d’un constat alarmiste. Il identifie aussi des leviers. Les lecteurs disent qu’ils liraient davantage s’ils avaient plus de temps, davantage d’échanges avec leurs proches, plus de recommandations adaptées, et des médiations mieux ciblées. Les réseaux sociaux apparaissent ici comme un relais possible, mais ils ne remplaceront pas les lieux du livre.

Le rôle des librairies, des bibliothèques, des enseignants, des festivals et des médias culturels demeure central, à condition d’assumer les nouveaux codes de circulation de la recommandation. La question n’est plus seulement de “défendre la lecture”, mais de la rendre de nouveau praticable dans la vie ordinaire : au plan du temps, au plan de l’attention, au plan des usages numériques, au plan de la transmission.

En cela, le baromètre 2025 du CNL vaut comme un signal culturel majeur. Il montre que la lecture n’a pas disparu ; elle est entrée dans une zone de concurrence extrême. Et il rappelle que, si le livre demeure un objet de désir, il faut désormais organiser les conditions de sa rencontre avec les lecteurs, y compris là où ils se trouvent déjà : sur leurs écrans.

Pour consulter le baromètre 2025

Le CNL met à disposition sur son site la synthèse, l’infographie, le communiqué de presse et le rapport complet de l’édition 2025 du baromètre Les Français et la lecture.

Eudoxie Trofimenko
Et par le pouvoir d’un mot, Je recommence ma vie, Je suis née pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. Gloire à l'Ukraine ! Vive la France ! Vive l'Europe démocratique, humaniste et solidaire !