À Paris, la galerie Éric Coatalem réunit les Tiepolo dans une exposition rare consacrée à cette dynastie majeure du dessin vénitien. À découvrir dans le 8e arrondissement jusqu’au 3 avril 2026.
La galerie Éric Coatalem a pris l’habitude de proposer, au fil des ans, des expositions monographiques exigeantes autour des grands maîtres anciens. Avec Les Tiepolo dans les collections privées, elle se tourne cette fois vers une famille d’artistes qui incarne à elle seule une part essentielle de l’élégance vénitienne au XVIIIe siècle. Réunis dans un même parcours, le père, Giambattista Tiepolo (1696-1770), et ses deux fils, Giandomenico Tiepolo (1727-1804) et Lorenzo Tiepolo (1736-1776), composent un véritable théâtre du dessin, où la virtuosité technique le dispute à l’invention poétique.
L’ensemble présenté rassemble une cinquantaine d’œuvres sur papier, prêtées par 22 collectionneurs. Ce choix donne à l’exposition une tonalité particulière. Ici, point de parcours lourdement didactique, mais une traversée sensible de l’esprit Tiepolo, à travers des feuilles rares, précieuses, souvent lumineuses, qui permettent de saisir la liberté du trait, la science du lavis et l’intelligence de la composition chez ces artistes vénitiens. Le dessin y apparaît non comme un simple prélude à la peinture, mais comme un art souverain.



Une dynastie vénitienne au sommet de son art
Chez les Tiepolo, la transmission familiale ne relève pas seulement de l’atelier au sens traditionnel du terme. Elle devient presque un langage commun. Le père invente un univers de fastes, de nuées, d’architectures ouvertes, de figures en mouvement, puis les fils prolongent cet héritage en l’infléchissant chacun à leur manière. Ce qui fascine ici, c’est moins l’idée d’école que celle de circulation. Un geste, une manière d’alléger la forme, de faire respirer l’espace, de donner à une scène religieuse ou profane une grâce théâtrale, passent d’une génération à l’autre sans jamais se répéter tout à fait.
Le visiteur découvre ainsi un monde où l’invention graphique semble inépuisable. Têtes d’étude, scènes pieuses, personnages populaires, compositions allégoriques, fantaisies orientales ou figures de Polichinelle composent un ensemble d’une grande vivacité. L’exposition rappelle surtout combien le XVIIIe siècle italien, trop souvent résumé à un art de décoration mondaine, sait être aussi un art de l’observation, du rythme et de la profondeur psychologique.
Giambattista Tiepolo, l’inventeur d’un ciel vénitien
Né à Venise le 5 mars 1696, Giambattista Tiepolo se forme dans l’atelier de Gregorio Lazzarini. Très tôt, il s’impose par une énergie singulière. Son art combine la puissance héritée du baroque et une légèreté nouvelle, plus aérienne, qui deviendra l’une de ses signatures. Admis à la corporation des peintres vénitiens en 1717, il épouse Cecilia Guardi en 1719. Sa carrière prend alors une ampleur considérable.
Peintre de fresques, décorateur hors pair, dessinateur d’une liberté exceptionnelle, il travaille à Venise, à Udine, à Bergame, à Milan, puis dans plusieurs grandes cours européennes. Sa capacité à ouvrir les plafonds, à faire monter les figures dans une lumière presque surnaturelle, à jouer des raccourcis et des perspectives, en fait l’un des très grands maîtres du XVIIIe siècle. Son œuvre, souvent liée aux commandes religieuses, aristocratiques ou princières, incarne l’un des sommets du rococo européen, sans jamais se réduire à l’ornement. Chez lui, le faste conserve toujours quelque chose de nerveux, parfois même de dramatique.

Dans le dessin, Giambattista Tiepolo impressionne tout autant. Quelques lavis suffisent à faire naître un volume. Un rehaut de blanc éclaire un visage, un bras, un pan d’étoffe, et toute la feuille s’anime. L’exposition parisienne permet précisément de mesurer ce génie du raccourci, cette manière souveraine de faire tenir le monde en quelques gestes rapides et pourtant très maîtrisés.
Giandomenico Tiepolo, du grand décor à la scène de genre
Né à Venise le 30 août 1727, Giandomenico Tiepolo grandit dans l’atelier paternel, dont il devient l’un des plus proches collaborateurs. Très tôt remarquable par son talent de dessinateur, il participe aux grandes entreprises décoratives de son père, notamment à Wurtzbourg. Mais sa personnalité artistique ne se limite pas à l’assistance filiale. Peu à peu, Giandomenico déploie un univers plus intime, plus narratif, parfois plus ironique aussi.
Là où Giambattista tend vers l’apothéose et les vastes compositions allégoriques, Giandomenico se montre souvent attentif aux scènes de genre, à la vie quotidienne, aux silhouettes populaires, aux chinoiseries, aux épisodes familiers ou bucoliques. Son art, moins solennel, n’en est pas moins subtil. Il regarde davantage la comédie humaine. Il aime le détail, les expressions, les situations, et cette curiosité presque ethnographique donne à ses œuvres une saveur particulière.
Après la mort de son père à Madrid en 1770, Giandomenico poursuit sa propre carrière à Venise. Membre fondateur de l’Académie de Venise, il en devient le président en 1783. Il meurt le 3 mars 1804. Son œuvre apparaît aujourd’hui comme l’un des témoignages les plus singuliers de la transition entre le grand décor du XVIIIe siècle et une sensibilité plus moderne, plus attentive aux marges, aux types sociaux et à la vie concrète.

Lorenzo Tiepolo, l’ombre brillante
Le plus discret des trois, Lorenzo Tiepolo, né à Venise le 8 août 1736, accompagne lui aussi son père et son frère dans les grands chantiers européens, notamment à Wurtzbourg, puis à Madrid. Sa carrière, plus brève, a longtemps été reléguée dans l’ombre des deux autres. Pourtant, les feuilles qui lui sont attribuées montrent un dessinateur d’une grande finesse, sensible aux physionomies, aux attitudes et aux demi-teintes.
Installé en Espagne avec son père auprès de Charles III, Lorenzo participe aux travaux du palais royal. Il meurt prématurément le 2 mai 1776. Cette brièveté même contribue sans doute au charme mélancolique que l’on associe parfois à son œuvre. Dans une exposition comme celle-ci, il ne joue pas le rôle du simple cadet. Il apparaît au contraire comme une voix distincte, plus fragile peut-être, mais d’une vraie élégance.

Le dessin comme art souverain
Ce que montre admirablement l’exposition, c’est la centralité du dessin chez les Tiepolo. Non pas un art subalterne, destiné seulement à préparer la peinture, mais un lieu d’invention autonome. Le trait y pense, le lavis y construit, la lumière y décide de tout. On comprend alors pourquoi cette famille occupe une place si importante dans l’histoire de l’art européen. Les Tiepolo donnent au dessin une rapidité et une ampleur qui le portent presque à hauteur de fresque.
On y retrouve aussi ce mélange de magnificence et de théâtre qui caractérise la civilisation vénitienne finissante. Un monde aristocratique s’y reflète encore, certes, mais avec une liberté de ton, une fantaisie et parfois un humour qui empêchent toute lourdeur. Chez Giandomenico notamment, la scène se peuple d’êtres secondaires, de gestes modestes, de figures populaires qui déplacent subtilement le regard. Le grand art y descend parfois de son piédestal, et cela lui va très bien.

Une exposition précieuse dans le paysage parisien
Cette présentation a aussi le mérite de rappeler le rôle singulier joué par les galeries lorsqu’elles travaillent avec exigence historique et sens du regard. En réunissant des œuvres issues de collections privées, la galerie Éric Coatalem donne accès à des feuilles rarement visibles, parfois même inconnues du grand public. Le plaisir de la découverte y rejoint celui de l’étude. Le dessin ancien, loin de toute poussière, retrouve ici sa fraîcheur, sa séduction immédiate, sa mobilité intérieure.
Fondée en 1986, la galerie Éric Coatalem est spécialisée dans les tableaux, dessins et sculptures des maîtres du XVIIe au XXe siècle. Elle s’est imposée par la qualité de ses sélections et par ses expositions monographiques consacrées à des artistes tels que Hubert Robert, Jean-Honoré Fragonard, Anne Vallayer-Coster ou encore Greuze. Avec les Tiepolo, elle confirme une ligne qui associe érudition, rareté et goût très sûr.


Un mot, enfin, sur le plaisir très simple de cette exposition. Elle ne cherche pas l’effet spectaculaire, elle ne s’abrite pas derrière le jargon, elle ne transforme pas l’histoire de l’art en parcours d’obstacles. Elle montre. Et cela suffit largement, tant les feuilles réunies parlent d’elles-mêmes. À Paris, au milieu d’une saison artistique toujours plus chargée, cette halte chez les Tiepolo a quelque chose de rare. Une leçon d’œil, de légèreté et d’intelligence.
Infos pratiques
Exposition Les Tiepolo dans les collections privées
Jusqu’au vendredi 3 avril 2026
Galerie Éric Coatalem
136, rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris
Tél. : 01 42 66 17 17
Ouverture du lundi au vendredi, de 10 h à 13 h et de 14 h à 18 h.
Fermeture le samedi et le dimanche.
