À Rezé, le Chronographe s’apprête à ouvrir une exposition d’ampleur consacrée à une figure aussi universelle que longtemps restée en retrait des grands récits historiques. À partir du 10 avril 2026, et pour une durée de neuf mois, le musée d’archéologie de Nantes Métropole présente Maternités, archéologie de la figure maternelle, un parcours diachronique qui interroge ce que signifie être mère dans ses dimensions biologiques, affectives, sociales et politiques.
Conçue en partenariat avec l’Inrap, l’exposition est portée au plan scientifique par Cécile de Collasson, directrice du Chronographe, et Valérie Delattre, archéo-anthropologue à l’Inrap. Le commissariat général est assuré par Domitille Baudouin, chargée des expositions au Chronographe, et Clothilde Courtaugis, directrice du Chronographe par intérim. Ensemble, elles proposent une traversée ambitieuse des traces laissées par la maternité dans les sociétés humaines, dans le prolongement d’un travail déjà engagé au Chronographe autour des liens entre archéologie, anthropologie et grandes questions contemporaines.
Une exposition sur un impensé de l’histoire
Le sujet est aussi immense que délicat. Parce qu’elle touche au corps, à l’intime, à la transmission, à la filiation et au pouvoir social, la maternité occupe une place centrale dans les civilisations. Pourtant, elle a longtemps été peu étudiée comme objet historique et archéologique à part entière. C’est précisément cette relative invisibilisation que le Chronographe choisit de mettre au jour.
Dans l’entretien croisé qui accompagne le dossier de presse, Valérie Delattre et Cécile de Collasson rappellent que cette exposition s’inscrit dans un courant de recherches qui contribue à faire sortir les femmes du passé d’une forme d’effacement. Le choix du pluriel, Maternités, n’est d’ailleurs pas anodin. Il souligne qu’il n’existe pas une maternité uniforme, mais une pluralité d’expériences selon les époques, les milieux sociaux, les situations et les vécus. Souhaitée, contrariée, refusée, endeuillée, subie, symbolique, la maternité ne relève ni d’une donnée immuable ni d’un destin unique.
Le parcours remonte ainsi aux figures paléolithiques de la « Vénus », interroge la présence récurrente de la figure maternelle dans les mythes fondateurs et explore, à partir d’indices matériels, les multiples significations de la maternité. Il ne s’agit jamais de la réduire à une évidence naturelle, mais de montrer combien elle est une réalité à la fois corporelle, symbolique, sociale et politique, en évolution continue.
Une scénographie organique pour un sujet longtemps relégué dans l’ombre
Le dossier de presse apporte un élément précieux : l’exposition repose sur une scénographie ambitieuse, pensée pour faire sentir physiquement au visiteur la nature enveloppante, charnelle et universelle du sujet. Signée par l’agence Les scénographistes avec Ariane Costes, et accompagnée du graphisme d’Antoine Groborne, elle privilégie des formes abstraites et organiques évoquant tour à tour la roche, l’abri, le corps ou encore les lignes du vivant.
Les différents pôles thématiques s’inscrivent dans des courbes qui rompent avec la géométrie stricte de la salle du Chronographe. Le parcours se veut fluide, presque matriciel, enveloppant sans jamais tomber dans l’illustration littérale. Les couleurs choisies s’inspirent des différentes couleurs de peaux humaines, insistant sur l’universalité du thème, tandis qu’une lumière douce et tamisée accompagne la découverte de plus d’une centaine d’objets présentés avec délicatesse. Cette scénographie marque une rupture avec les dispositifs antérieurs du musée et donne à l’ensemble une tonalité plus sensible, plus intime, plus incarnée.
Un parcours en six temps, des mythes fondateurs à la transmission
L’exposition se déploie en six grands temps. Au commencement était la mère : le parcours rappelle combien la figure maternelle demeure centrale dans les mythologies et les religions, de Déméter à Marie, d’Ève à Lilith, de Cybèle aux récits fondateurs de nombreuses civilisations. La mère y apparaît comme symbole de fécondité, de fertilité et d’origine.
Le premier pôle s’organise autour d’une « Vénus » du Paléolithique, La Dame d’Amiens, statuette découverte en 2019 sur le site d’Amiens-Renancourt. Plutôt que d’en figer l’interprétation, les commissaires ont choisi de solliciter trois regards singuliers : ceux de l’artiste Prune Nourry, de la paléontologue et historienne des sciences Claudine Cohen, et du neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Ce dialogue entre art et science donne à cette figure énigmatique une profondeur nouvelle, sans refermer le mystère de sa signification.
Le deuxième pôle, consacré au corps maternel, examine la manière dont celui-ci a été désiré, surveillé, encadré, parfois contrôlé par les sociétés et les religions. Il rappelle aussi que les femmes ont, de longue date, exercé une maîtrise concrète de leur fécondité à travers rituels, savoirs, incantations, remèdes, potions, élixirs ou onguents.
Le troisième pôle s’attache à la grossesse et à l’accouchement, longtemps restés une affaire de femmes. La place de la sage-femme, improvisée ou professionnelle, y apparaît centrale. L’exposition met en lumière une réalité paradoxale : cette intimité fondatrice de la relation mère-enfant a longtemps été peu représentée, peu racontée, souvent reléguée au silence des pratiques domestiques et des transmissions féminines.
Le quatrième pôle, autour de la naissance, s’intéresse à la toute petite enfance. Les données archéologiques sur ce moment de la vie proviennent souvent des seuls contextes funéraires, tant la mortalité néonatale fut élevée jusqu’au XIXe siècle. Jouets d’éveil, objets de protection, accessoires de soin ou traces du deuil familial composent alors une archéologie bouleversante des premiers instants, pour la vie ou dans la mort.
Le cinquième pôle, consacré à la transmission, interroge la fonction maternelle comme puissance autant que comme possible assujettissement. Essentielle à la survie du groupe et au renouvellement des générations, la maternité a aussi placé le corps des femmes dans une position ambiguë, entre reconnaissance vitale et instrumentalisation sociale.
Enfin, l’exposition s’achève par une galerie de portraits de femmes, mères ou non, qui élargit encore la réflexion. Car derrière la figure maternelle se dessine en creux une autre question, plus vaste encore : celle de la place des femmes dans la société. Le parcours interroge la fonction maternelle entre nécessité vitale, valorisation symbolique et subordination sociale. Il rappelle combien la maternité, loin d’être seulement une expérience individuelle, est aussi un fait collectif structuré par des normes, des récits et des rapports de pouvoir.
Des œuvres, des objets, des prêts rares et un geste artistique contemporain
Le dossier de presse souligne également l’ampleur du rassemblement d’œuvres et d’objets. Plus de 110 pièces issues de musées nationaux, de musées de France, de services régionaux de l’archéologie et de collections particulières sont réunies pour l’exposition. Pour la première fois, le Chronographe accueille des objets venus de deux musées nationaux : le Musée d’archéologie nationale – Domaine national du château de Saint-Germain-en-Laye et le Musée national de la Renaissance à Écouen.
Parmi les établissements prêteurs figurent aussi plusieurs musées de France majeurs, comme le Musée d’art et d’archéologie de Senlis, le Musée du Berry à Bourges, le Musée d’Aquitaine à Bordeaux, le Musée Sainte-Croix à Poitiers, le Musée du Pays Châtillonnais – Trésor de Vix, les musées de Rouen ou encore le musée archéologique Théo Desplans à Vaison-la-Romaine. Cette diversité de provenances donne la mesure de l’ambition scientifique du projet.
À cet ensemble patrimonial s’ajoute une dimension plastique contemporaine. Le parcours est habité par l’intervention de Charlotte Toffolo, artiste peintre fresquiste formée notamment au décor et à la matière, qui a conçu pour l’exposition plusieurs figures liées aux mythes des origines, ainsi que des motifs accompagnant les différents pôles. Son travail sur les textures, les patines et les formes décoratives donne au parcours une vibration poétique supplémentaire, entre mémoire ancienne et sensibilité actuelle.
Une archéologie vivante, tournée vers les questions contemporaines
Fidèle à son projet scientifique et culturel, le Chronographe ne propose pas seulement une exposition à contempler, mais une expérience de réflexion. Des dispositifs de médiation baptisés « Questions de science » invitent le public à s’interroger de manière concrète sur ce que les découvertes archéologiques permettent réellement de savoir. Une grossesse se lit-elle dans le squelette des femmes ? Peut-on connaître l’âge du sevrage dans les populations anciennes ? Que disent les vestiges sur le rapport des sociétés anciennes à la maternité ?
Les commissaires insistent d’ailleurs sur ce point : l’exposition se veut engagée, mais elle ne repose pas sur une grille de lecture militante. Elle s’appuie sur des faits, sur des objets, sur des recherches, y compris les plus récentes, autour de la paléogénétique ou des études isotopiques. Ce parti pris donne à Maternités une grande tenue intellectuelle. Il ne s’agit pas de plaquer des discours contemporains sur le passé, mais de laisser les données archéologiques enrichir et parfois déplacer nos représentations du féminin, de la filiation et de la transmission.
L’exposition a aussi été pensée pour accueillir une diversité de publics, y compris ceux qui se sentent éloignés des pratiques muséales. Les vidéos conçues pour le parcours sont traduites en langue des signes française, certains dispositifs de manipulation sont accessibles aux publics non-voyants, et l’ensemble de la médiation a été pensé dans une logique d’ouverture physique autant que symbolique.
Une publication solide et une programmation foisonnante
Pour prolonger la visite, le Chronographe s’associe aux éditions 303 pour une publication inédite et richement illustrée. Placé sous la direction des commissaires scientifiques, l’ouvrage rassemble les contributions de 22 archéologues et historiens, qui déclinent les grands thèmes de l’exposition selon leurs spécialités. Un épilogue de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie vient clore cette publication, ce qui confirme l’ambition intellectuelle du projet et son ouverture vers les pensées contemporaines du corps et du féminin.
Le Chronographe accompagnera également l’exposition d’une riche programmation culturelle, organisée en deux temps, d’avril à août 2026 puis de septembre 2026 à janvier 2027. Plusieurs rendez-vous marqueront cette saison. La Nuit des musées, le samedi 23 mai, associera atelier de sophrologie, visites guidées flash et extraits du spectacle Avec ou Sans, consacré aux récits de femmes autour du fait d’être ou de ne pas être mère. Les Journées européennes de l’archéologie, les 13 et 14 juin, permettront de redécouvrir l’exposition grâce à des visites menées notamment par Valérie Delattre et des archéologues de la Métropole.
D’autres temps forts sont annoncés avec les Journées européennes du patrimoine, le festival Midi Minuit Poésie, le festival Aux Heures d’été et la Fête de la science. À cela s’ajoutent des visites adaptées à différents publics, notamment en audiodescription et en langue des signes française, ainsi que des ateliers pour les enfants et les familles autour de l’archéo-anthropologie, des ex-voto ou encore de l’éveil culturel des tout-petits.
Le Chronographe, un lieu singulier à Rezé
Situé au cœur du site archéologique de Saint-Lupien à Rezé, le Chronographe permet depuis 2017 d’explorer l’histoire de la ville antique de Ratiatum. Implanté sur un site de deux hectares, le musée met en valeur les vestiges de l’ancien quartier portuaire romain tout en proposant une véritable expérience de l’archéologie, de ses méthodes, de ses savoir-faire et de ses interprétations. Le lieu se distingue aussi par son réseau de partenaires culturels, son travail dans le champ social, son attention à l’accessibilité et sa sobriété scénographique, fondée sur le recyclage et la réutilisation des dispositifs.
Avec Maternités, archéologie de la figure maternelle, le musée signe une exposition qui pourrait bien compter parmi les plus marquantes de sa programmation récente. En choisissant de rendre visible un sujet longtemps resté en retrait, il fait de l’archéologie un outil de connaissance du passé, mais aussi un levier pour penser autrement le présent.
Exposition Maternités, archéologie de la figure maternelle
Du 10 avril 2026 au 10 janvier 2027
Le Chronographe, 21 rue Saint-Lupien, Rezé
