L’idée, elle, ne vieillit pas : offrir à George Sand une place au Panthéon, non pour déplacer son corps (elle repose à Nohant), mais pour inscrire dans le grand récit civique la liberté qu’elle a vécue, écrite, payée de sa réputation et de ses combats. Depuis novembre 2025, la campagne n’a pas débouché sur une annonce présidentielle. En revanche, elle a gagné ce que les causes durables cherchent toujours : des repères institutionnels datés, des relais politiques formalisés, une année commémorative cadrée, et un territoire qui s’organise pour faire de 2026 un moment national.
Car 2026 marquera les 150 ans de la disparition de l’écrivaine (8 juin 1876). Dans ce type de séquence, le symbole ne surgit pas d’un seul coup : il se prépare, s’installe, se rend possible. C’est exactement ce que l’on observe à présent : un appel littéraire devenu dossier public, une ferveur régionale devenue agenda, et une question, toujours brûlante, qui revient frapper au cœur de la République : quels noms choisit-on d’honorer, et pourquoi si peu de femmes ?
Un appel porté par 60 autrices, un comité présidé par Juliette Binoche
À l’origine, une tribune : 60 autrices du Parlement des écrivaines francophones plaident pour l’entrée de George Sand au Panthéon. Un comité de soutien, présidé par l’actrice Juliette Binoche, s’est constitué pour relayer la demande et élargir le cercle des appuis. Le cœur de l’argumentaire demeure limpide : Sand n’est pas seulement une grande romancière ; elle incarne un moment de liberté dans l’histoire française — liberté de ton, de corps, de pensée, de style, liberté politique aussi, au plan républicain et social.
La proposition défendue est, de plus, précisément calibrée : il ne s’agirait pas d’exhumer l’écrivaine. L’idée avancée est celle d’un cénotaphe au Panthéon — un geste de reconnaissance nationale qui laisserait George Sand reposer à Nohant, tout en marquant à Paris la place qu’elle occupe dans la mémoire commune.
Ce qui a changé depuis fin 2025 : des marqueurs institutionnels datés
Pour les lecteurs qui veulent des faits, des dates, des documents : la mobilisation s’inscrit désormais dans une année commémorative structurée et portée par des acteurs publics. La DRAC Centre-Val de Loire met en avant “L’année George Sand 2026” et rappelle l’existence d’une coordination formalisée (partenariat, pilotage, identité visuelle) autour des manifestations prévues dans l’Indre et le Cher. Au plan politique, un pas supplémentaire a été franchi : le 18 décembre 2025, le Conseil régional Centre-Val de Loire a adopté un vœu demandant au Président de la République une réponse favorable à l’entrée de George Sand au Panthéon.
- 4 juillet 2025 : présentation par la DRAC d’une convention de valorisation du “territoire sandien” (Nohant, La Châtre, Gargilesse), socle de la dynamique 2026.
- 5 janvier 2026 : publication DRAC sur “L’année George Sand 2026” (dispositif commun, logo / identité visuelle, visibilité régionale et nationale).
- 18 décembre 2025 : vœu officiel du Conseil régional Centre-Val de Loire en faveur de l’entrée de George Sand au Panthéon.
Ce que l’on peut donc dire, sans surinterpréter : la République n’a pas annoncé de panthéonisation à ce jour, mais les conditions publiques de possibilité — calendrier, commémoration, relais politiques, outillage territorial — se mettent en place. Une campagne qui dure n’est pas seulement un cri ; c’est une architecture.
Panthéon : une décision politique, un symbole national
Le Panthéon n’est pas une récompense littéraire : c’est un geste d’État. Il dit quelque chose de l’idée que la nation se fait d’elle-même, de ses figures, de ses vertus, de ses contradictions aussi. La décision relève d’un arbitrage présidentiel, et le calendrier n’est jamais neutre. C’est aussi ce qui rend le débat sensible : honorer George Sand, ce ne serait pas seulement saluer une œuvre immense ; ce serait reconnaître qu’une femme a pu, au XIXe siècle, faire vaciller les normes du genre, du couple, de la respectabilité, du pouvoir de parole — et qu’elle l’a fait à visage découvert, en payant le prix social de son audace.

George Sand, ou la liberté comme œuvre
George Sand naît à Paris le 1er juillet 1804, sous le nom d’Aurore Dupin. Très tôt, sa vie se partage entre les lignes : un héritage mêlé, une enfance bousculée, et l’appel d’un ailleurs qui n’est pas seulement géographique. Après des années entre Paris et le Berry, elle grandit à Nohant, dans l’Indre, où se forge une part essentielle de son imaginaire : le rapport au peuple, aux paysages, à la ruralité, aux rythmes de la terre — tout ce qui, plus tard, fera de ses romans des machines à sentir autant qu’à penser.
Envoyée au couvent des Filles anglaises à Paris (1818–1820), elle en sort avec une intensité intérieure qui ne s’apaise pas : foi, doute, désir de vérité, besoin d’éprouver. En 1822, à 18 ans, elle épouse Casimir Dudevant et s’installe à Nohant. Deux enfants naissent : Maurice et Solange. Mais le mariage, dans une société où la femme mariée est juridiquement soumise, se referme vite comme une porte. Sand comprend qu’elle ne sera pas l’ornement d’une maison : elle sera l’autrice de sa vie.

Elle monte à Paris, écrit, apprend vite, publie. En 1832, son roman Indiana paraît sous le nom de George Sand. Le pseudonyme masculin n’est pas un caprice : c’est un passeport, parfois un bouclier, dans un monde littéraire qui traite les femmes comme des exceptions, ou des anecdotes. Le succès est immédiat. Sand devient un centre de gravité : elle écrit sans relâche — romans, théâtre, nouvelles, articles, correspondances — et invente un style où le lyrisme n’empêche pas le réel, où la tendresse côtoie la colère, où la pensée politique ne renonce pas à la chair des émotions.
La séparation avec Dudevant est prononcée en 1836. Dès lors, sa vie sera jugée “scandaleuse” par ses contemporains — libre, dirions-nous. Elle porte parfois des vêtements masculins pour circuler, travailler, respirer. Elle fume, elle discute, elle écrit à l’égal des hommes. Elle aime : Alfred de Musset, puis Frédéric Chopin, entre autres. Mais l’essentiel est ailleurs : ses histoires ne sont pas des potins, ce sont des laboratoires, où elle éprouve le couple, la jalousie, la domination, l’indépendance, le désir — et où elle transforme l’intime en intelligence du monde.

Au plan politique, George Sand n’est pas une posture : c’est une présence. Elle se montre républicaine, s’engage, écrit, soutient, se confronte à la brutalité des temps. En 1848, elle participe aux effervescences de la Seconde République, convaincue que la littérature ne suffit pas si le peuple demeure sans voix. Son œuvre porte cette tension : le rêve d’égalité, la conscience des rapports sociaux, et la compassion active pour ceux que l’histoire écrase — paysans, ouvriers, femmes. Elle n’idéalise pas : elle cherche, elle contredit, elle avance.

George Sand meurt à Nohant le 8 juin 1876, à 72 ans, après des douleurs intestinales qui s’aggravent ; le diagnostic évoqué est celui d’une occlusion intestinale. On lui prête des dernières paroles — comme on en prête souvent aux grands disparus — mais l’essentiel est peut-être ailleurs : elle laisse une œuvre considérable, et un sillon. Plus de soixante-dix romans, des milliers de pages où des personnages féminins refusent la résignation, où la nature n’est pas décor mais force, où la liberté n’est pas un slogan mais une discipline.

Pourquoi le Panthéon, maintenant ?
Parce que la mémoire nationale demeure déséquilibrée, et que les anniversaires ouvrent parfois des portes que le quotidien referme. Faire une place à George Sand, ce ne serait pas seulement “ajouter un nom” : ce serait redire que la République peut honorer une femme qui n’a pas demandé la permission, qui a déplacé les frontières du dicible, et qui a fait de sa vie une œuvre au même titre que ses livres. Ce serait aussi rappeler qu’au XIXe siècle déjà, une femme a su tenir ensemble la littérature et la cité, l’émancipation et la fraternité, la liberté individuelle et la question sociale.
Reste la dernière marche : celle de la décision. Si 2026 devait être l’année Sand au Panthéon, il faudra un calendrier, un arbitrage, une officialisation. En attendant, le mouvement continue est, au fond, fidèle à son objet. Car George Sand n’a jamais confondu le rêve avec l’improvisation, elle savait que les grandes causes demandent du souffle, mais aussi des formes.
