Pierre Jakez Hélias, témoin majeur de la société bretonne traditionnelle, était né un 17 février

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Pierre jakez Hélias
Pierre jakez Hélias

Pierre-Jakez Hélias (1914-1995) est l’un des grands passeurs du XXe siècle breton, celui qui a su faire entrer dans la littérature nationale une enfance bigoudène marquée par la modestie des conditions, la densité des rites, et la finesse d’une civilisation paysanne que l’on disait vouée au silence. Homme de lettres, il fut aussi journaliste et folkloriste, écrivant et travaillant en breton comme en français. Parmi l’ensemble de son œuvre, il laisse un livre devenu emblématique, Le Cheval d’orgueil, publié en 1975 et adapté au cinéma par Claude Chabrol en 1980.

Le parcours de Pierre-Jakez Hélias rappelle qu’un enfant du pays bigouden, dont la langue maternelle est le breton, peut devenir un intellectuel reconnu, et qu’une vie enracinée peut, lorsqu’elle est dite avec précision, rejoindre l’universel sans rien renier de son accent.

Pierre-Jakez Hélias, Pêr-Jakez Hélias en breton, naît le 17 février 1914 à Pouldreuzic, dans le Finistère. Il grandit dans une famille issue du monde paysan du pays bigouden, au sein d’un environnement bretonnant, où le français, langue de l’école et de l’état civil, n’est pas la langue de la vie courante. Il ne commence à l’apprendre qu’en entrant à l’école primaire, même si, dans sa famille, le français est déjà connu et pratiqué à l’occasion, notamment pour écrire des lettres. Son père, qui fut « grand valet » avant son mariage, devient ensuite bûcheron et conducteur à la scierie du village.

Très bon élève, il est reçu en 1925 au concours des bourses de lycée, ce qui lui permet de poursuivre ses études secondaires comme interne au lycée La Tour d’Auvergne de Quimper (29). Après le baccalauréat, il suit une classe préparatoire à l’École normale supérieure au lycée de Rennes, où il s’oriente vers les lettres classiques et commence l’étude du grec. Il poursuit ensuite ses études à la faculté des lettres de l’université de Rennes, tout en travaillant comme surveillant d’internat, d’abord à Pontivy, puis à Quimper, puis à Saint-Brieuc, avant de revenir à Rennes. Il obtient sa licence et prépare un diplôme supérieur, tandis que son intérêt pour le théâtre, déjà très vif, s’affirme en parallèle de son parcours universitaire.

Pierre-Jakez Hélias.
Pierre-Jakez Hélias.

Entré dans l’Éducation nationale à la fin des années 1930, il traverse la guerre comme enseignant, d’abord à Rennes puis à Fougères, où il participe à la Résistance. À la Libération, il devient rédacteur en chef de Vent d’Ouest, journal du Mouvement de libération nationale. Dans le même mouvement, il s’engage au service d’une culture bretonne qui ne soit ni musée ni slogan, et il contribue, au nom de la laïcité comme au nom d’un pluralisme linguistique réel, à faire exister le breton dans l’espace public. Dès 1946, il initie avec Pierre Trépos des émissions de radio en langue bretonne, qu’il anime jusqu’en 1960, tout en écrivant aussi pour ce média des pièces radiophoniques.

De 1948 jusqu’à sa retraite en 1975, il enseigne comme professeur agrégé à l’École normale de Quimper. Dans ces mêmes années, il est également chargé de cours de celtique à l’université de Bretagne Occidentale. Son activité intellectuelle, chez lui, ne sépare jamais l’érudition des formes vécues, et le travail pédagogique de la fidélité au terrain.

Au sein de la Ligue de l’enseignement, il est membre de commissions nationales, d’abord du côté du théâtre, puis du côté du folklore, ce qui l’amène à participer à des actions et des missions en France comme en Afrique. Une maladie l’éloigne un temps de l’enseignement, mais cette parenthèse devient féconde : durant ce congé, Ouest-France lui propose une chronique hebdomadaire, d’abord dans La Bretagne à Paris, puis dans le quotidien. Cette chronique bilingue, qui réemploie et organise une matière accumulée au fil des reportages et des enquêtes, le conduit vers ses premiers grands livres.

Le Cheval d’orgueil paraît en 1975 dans la collection Terre humaine des éditions Plon, à la demande de Jean Malaurie. Hélias y compose un récit qui tient à la fois de la mémoire, de l’ethnographie sensible et de l’art du conteur. Le livre le rend célèbre bien au-delà de la Bretagne, tout en ouvrant des débats, parfois vifs, sur la manière de dire l’identité bretonne, sa part de fierté et sa part de douleur. En 1977, il publie Les Autres et les miens, qui prolonge ce geste en l’élargissant.

Pierre-Jakez Hélias
Pierre-Jakez Hélias avec Claude Chabrol (1930-2010) lors du tournage de l’adaptation cinématographique du Cheval d’orgueil, en mars 1980.

Le Cheval d’orgueil, devenu un repère de la culture bretonne, a également connu une adaptation en bande dessinée, scénarisée par Bertrand Galic et illustrée par Marc Lizano, qui propose une autre porte d’entrée, plus visuelle, vers cette mémoire bigoudène.

L’œuvre de Pierre-Jakez Hélias reste difficile à enfermer dans une étiquette, parce qu’elle mêle l’enquête et la littérature, l’observation minutieuse et la voix intérieure. Il met l’écriture au service d’une langue bretonne qu’il travaille, qu’il polit, et qu’il pousse dans des genres inattendus, tandis qu’il restitue, sans folklore de carton-pâte, la complexité du monde bigouden, ses croyances, ses hiérarchies, ses solidarités, et cette morale de l’honneur qui peut ressembler à une fierté, mais qui tient aussi d’une discipline de survie. Chez lui, la mémoire n’est pas un décor, puisqu’elle devient une méthode et, souvent, une prise de position.

Dans les dernières années de sa vie, il publie cinq romans, dont L’Herbe d’or (1984), La Colline des solitudes (1984), Vent de soleil (1988), La Nuit singulière (1990) et Le Diable à quatre (1993). Ces fictions, plus libres dans leurs dispositifs, prolongent néanmoins la même attention aux voix, aux paysages humains et aux zones d’ombre du récit collectif.

Pierre-Jakez Hélias meurt le 13 août 1995 à Quimper. Il est incinéré, et ses cendres sont dispersées dans la baie d’Audierne.

Pierre-Jakez Hélias avait fait don de son vivant de sa maison natale à la commune de Pouldreuzic, qui l’a transformée en espace muséographique. On y découvre un intérieur bigouden reconstitué avec une grande attention, où le lit clos, l’armoire, l’âtre et les objets du quotidien composent moins une carte postale qu’une leçon de réalité sociale et de mémoire incarnée. Musée – maison natale de Pierre-Jakez Hélias, 20 rue de Quimper, à Pouldreuzic (29).

Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.