D’ailleurs, ce n’est pas ma maison de Tiphaine Le Gall ne déroule par une intrigue au sens classique. Pas de trajectoire à suivre, ni de promesse de résolution. Juste une femme, une maison, une morte, et ce qui reste après. C’est peu. C’est beaucoup. C’est ce que le livre travaille.
Louise est morte. Ça tombe comme ça. Pas de mise en scène, pas de montée dramatique. Une salade essorée, un téléphone, et la phrase. Le réel fait irruption sans prévenir, et il ne s’excuse pas. C’est sans doute l’une des plus grandes réussites du roman : ne jamais surjouer ce qui est déjà insupportable. À partir de là, tout se désorganise — ou plutôt, tout se met à fonctionner autrement.
D’un côté, une enfance qui avance encore à peu près droit. Rennes, le jardin, les jeux, les parents, Louise, les morts qu’on apprend à fréquenter sans les comprendre, les prénoms absurdes, les étés, les rites. Une matière presque romanesque, presque rassurante. On pourrait croire que le livre va s’installer là.
Et puis non. L’autre texte s’impose. Celui du présent. Découpé. Numéroté. Parfois sec. Parfois très beau. Parfois brutalement trivial. Une femme seule, une semaine sur deux sans ses enfants, qui boit un peu, qui pense beaucoup, qui tente de ne pas s’effondrer tout en constatant que l’équilibre tient à peu de chose. Le livre devient alors ce qu’il est vraiment : une tentative de tenir ensemble.
Ce dispositif, il faut l’accepter. Sinon, on résiste. On attend un fil, une continuité, une progression. Il n’y en a pas. Ou plutôt : il y en a une, mais elle est souterraine, capricieuse, parfois presque irritante. Comme la pensée elle-même.
Le roman est aussi un livre breton — mais sans folklore. Brest n’est pas un décor, c’est une condition. Une ville un peu à l’écart, un peu fermée, un peu battue par le vent — comme la narratrice.
La maison surtout. Toujours elle.
Maison d’enfance. Maison du couple. Maison après la rupture. Maison qu’on n’a jamais vraiment choisie ou pas complètement. Maison trop grande. Maison qui se dégrade et qu’on habite sans réussir à y être.
C’est sans doute là que le livre touche juste. Dans cette idée que les lieux ne sont pas des cadres, mais des forces. Qu’ils nous fabriquent autant qu’on les occupe. Et qu’on peut passer une vie entière dans un endroit sans jamais y entrer vraiment. Ce n’est pas ma maison — cette phrase pourrait être répétée à propos de tout le reste.

Une écriture qui coupe (souvent)
Tiphaine Le Gall écrit court. Pas toujours, mais souvent. Et surtout, elle écrit net. Pas d’effet. Pas de lyrisme qui déborde. Quand une image surgit, elle est tenue. Quand une phrase frappe, elle n’insiste pas. C’est une écriture qui ne demande pas qu’on l’aime. Elle avance. Par moments, c’est très juste. Très tenu. Il y a des passages qui restent, sans qu’on sache exactement pourquoi. Une sensation plus qu’une démonstration. Et puis parfois, ça se referme.
C’est là que le livre peut diviser. À force de revenir sur elle-même, la narratrice finit parfois par tourner en rond. Pas tout le temps — mais assez pour que la question se pose. Est-ce que le livre explore, ou est-ce qu’il insiste ? Est-ce qu’il creuse, ou est-ce qu’il revient au même point par fatigue ?
La frontière est mince. D’autant que les autres personnages, eux, restent souvent à distance. Louise, pourtant centrale, existe surtout dans l’ombre qu’elle projette. Les hommes passent, les amis parlent, mais tout revient au même centre de gravité. Ce n’est pas un défaut en soi — c’est un choix. Mais un choix qui peut lasser.
On peut y voir une honnêteté radicale ou un repli. Les deux lectures tiennent.
En revanche, là où dans D’ailleurs, ce n’est pas ma maison, Tiphaine Le Gall est indiscutablement forte, c’est dans sa manière de saisir une époque intime, une fatigue douce. Une vie qui n’est pas ratée, mais qui ne s’impose pas non plus comme une évidence. Une maternité traversée de culpabilité. Une solitude qu’on ne veut pas vraiment quitter. Autrement dit, le désir, mais sans promesse.
Rien de spectaculaire. Et c’est précisément ça qui sonne juste. Le livre ne dramatise pas. Il constate. Il ajuste. Il recommence. C’est pourquoi certains trouveront cet ouvrage trop introspectif, trop fragmenté, trop peu ouvert. D’autres y reconnaîtront quelque chose de très précis, de très contemporain, de très difficile à dire autrement.
Fiche technique
Titre : D’ailleurs, ce n’est pas ma maison
Autrice : Tiphaine Le Gall
Éditeur : La Manufacture de livres
Genre : Roman
Parution : 2 janvier 2026
Pagination : 320 pages
ISBN : 978-2-3855-3296-3
Prix : 20,90 € (livre papier)
