Traité UE–Inde. Pourquoi l’Europe (avec le Royaume-Uni) a tout intérêt à basculer vers New Delhi

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Quand le commerce se militarise, quand les droits de douane redeviennent une arme, l’Europe découvre qu’elle peut être riche et pourtant vulnérable. Dans ce climat, le rapprochement Inde-Europe n’est pas un simple deal de plus. Il ressemble à une tentative de rééquilibrage historique au profit d’un partenaire qui n’est ni la Chine autoritaire ni une Amérique devenue transactionnelle et imprévisible.

Depuis plusieurs jours, les signaux se multiplient. La Commission européenne évoque un accord de libre-échange UE–Inde en passe d’aboutir. Un sommet de haut niveau est programmé à New Delhi le 27 janvier 2026, avec, fait très symbolique, la présence des dirigeants européens comme invités d’honneur des célébrations de la fête nationale indienne le 26 janvier. Nous sommes au plan diplomatique dans une séquence rare, qui dit un changement d’échelle. Ce calendrier ne sort pas de nulle part. L’Europe cherche à diversifier ses dépendances au moment où les logiques de coercition commerciale s’installent. Et l’Inde, de son côté, veut accélérer son intégration industrielle, sécuriser ses exportations et consolider son rang de puissance-monde, sans entrer dans une logique d’alignement.

Le pari indien, une grande puissance compatible sans être docile

On ne choisit pas l’Inde comme on change de fournisseur. On la choisit parce qu’elle offre une combinaison rare à cette taille : une démocratie électorale, une constitution laïque, un pluralisme réel, un imaginaire culturel immense et une croissance qui demeure élevée. Tout cela la rend plus portative pour l’Europe qu’un approfondissement stratégique avec Pékin. Et plus rassurante, au plan politique intérieur européen, qu’un tête-à-tête exclusif avec Washington quand celui-ci recommence à traiter ses alliés comme des débiteurs. En même temps, l’Inde n’est pas une extension de l’Occident. Sa doctrine d’autonomie stratégique est solide. Elle négocie durement, protège certains secteurs, arbitre au cas par cas. C’est précisément ce qui rend le partenariat crédible. Une relation adulte qui suppose des intérêts clairs plutôt qu’un romantisme d’alliés.

Ce que l’Inde peut apporter à une Europe dans la tourmente

Il manque souvent un facteur dans les débats commerciaux, qui prennent vite la forme d’un inventaire de tarifs et de normes. Une alliance durable se nourrit aussi d’un imaginaire, d’une manière de se raconter l’avenir. Or, au plan symbolique, l’Inde offre à l’Europe un miroir singulier. C’est une civilisation qui a appris à faire tenir ensemble des contraires, le local et l’universel, la continuité des traditions et la brutalité de la modernisation, la ferveur et le doute, la spiritualité et le calcul, la foule et la personne. Elle n’est pas une utopie, elle est un laboratoire à ciel ouvert.

Pour une Europe qui doute d’elle-même, dont les peuples perçoivent la puissance comme un souvenir et l’avenir comme une série de renoncements, ce miroir peut rafraîchir l’idée même de destin collectif. Non pas en important des croyances, mais en retrouvant une énergie de projection. Une partie de l’Inde contemporaine pense encore en termes d’ascension, d’apprentissage, de conquête industrielle, tout en restant traversée par une vie philosophique et religieuse dense. Cette combinaison, qui n’est pas “pure” mais vivante, peut aider l’Europe à réconcilier ce qu’elle a séparé, la puissance et le sens, l’innovation et la civilisation, l’économie et l’épaisseur humaine.

L’ébauche d’un axe Europe+UK → Inde

Le Royaume-Uni a sa propre trajectoire historique indo-centrée. Au plan commercial, un accord bilatéral signé en 2025 doit encore entrer pleinement en vigueur. Cela compte, car Londres peut devenir un amplificateur au plan financier, juridique, universitaire, industriel, et au plan naval dans l’Indo-Pacifique. Pour l’Europe continentale, la question n’est pas d’opposer Bruxelles et Londres, mais de reconstruire, à travers l’Inde, une convergence utile et pragmatique, qui associe le marché, les normes, la recherche, la défense, la mobilité des talents.

Pourquoi ce “virement” est rationnel pour l’Europe

  • Réduire le risque de dépendance binaire entre États-Unis et Chine, au moment où chacun, à sa manière, pratique une pression de plus en plus inadmissible.
  • Créer un vaste espace atlantico-balto-méditerranéenno-indien
  • Reconfigurer les chaînes de valeur vers un grand pays capable d’absorber des relocalisations partielles, des co-investissements et des co-productions.
  • Gagner un partenaire de normes sur la tech, l’IA, l’industrie, à condition de bâtir une confiance vérifiable.
  • Se doter d’un récit géopolitique crédible face aux opinions européennes qui acceptent mal l’idée d’un monde “choisi” entre autoritarisme et prédation.

Reste une question décisive. Comment transformer une annonce en bascule réelle ? Un traité n’est pas un pivot à lui seul. Il ouvre une porte. La réussite dépend d’un chantier beaucoup plus large.

Le vrai glissement réussi en 7 chantiers

1) Finaliser et ratifier, puis alimenter

Signer ne suffit pas. Il faut ratifier, sécuriser les mécanismes de règlement des différends, et surtout déclencher un cycle d’investissements concrets. L’accord doit devenir une machine à produire des projets, pas un texte prestigieux qui dort au Journal officiel. Au plan industriel, l’UE doit identifier des secteurs pilotes, des zones d’implantation, des partenaires indiens fiables, et des instruments de garantie.

2) Connectivité et industrie

Le nerf de la bascule s’appelle la connectivité. Corridors logistiques, ports, énergie, data centers, câbles, interconnexions, infrastructures de résilience. La “Global Gateway” européenne a besoin d’un grand terrain d’application, où elle devient visible et mesurable. L’Inde est un candidat naturel, à condition de sortir d’une logique de brochures et d’entrer dans une logique de livrables.

3) Coopération défense et industrielle

Le commerce suit la sécurité, et réciproquement. Coopérer ne veut pas dire s’aligner. Cela veut dire construire de l’interopérabilité, des programmes de co-production, des coopérations navales, des échanges cyber, des partenariats drones et surveillance maritime. Pour l’Europe, c’est aussi un moyen de compter davantage dans l’Indo-Pacifique sans dépendre uniquement du parapluie américain.

4) Chaînes critiques

Pharma, composants, minerais critiques, solaire, batteries. Le but n’est pas de déplacer toutes les dépendances vers l’Inde, mais de créer une redondance intelligente. L’Europe doit choisir ce qu’elle veut absolument maîtriser, ce qu’elle accepte d’importer, et ce qu’elle veut co-produire. L’Inde, de son côté, veut monter en gamme. Les intérêts se rencontrent, mais uniquement si les calendriers industriels sont synchronisés.

5) Normes et tech, avec exigences de confiance

IA, données, cybersécurité, standards industriels. C’est le chantier le plus sensible. L’Europe doit protéger ses exigences de conformité et de droits, tout en évitant le réflexe de “mur réglementaire” qui rend toute coopération impossible. Il faut des dispositifs précis, auditables, qui rendent la confiance opérationnelle et non déclarative. C’est ici que se joue la différence entre partenariat stratégique et simple commerce.

6) Mobilité choisie

Un partenariat durable se densifie par les personnes. Visas talents, chercheurs, étudiants, doubles diplômes, laboratoires communs, programmes doctoraux, incubateurs, artistes, notamment cinéastes. L’Europe peut, au plan démographique et scientifique, gagner énormément à une mobilité organisée qui renforce l’innovation et les liens sociaux, sans tomber dans l’improvisation.

7) Soutenir l’entrée de l’Inde au Conseil de sécurité

Si l’Europe veut vraiment ancrer l’Inde comme pilier d’un monde moins coercitif, elle doit aussi agir au plan institutionnel. Pousser, de manière coordonnée, la candidature indienne à un Conseil de sécurité élargi, c’est reconnaître un fait de puissance. C’est aussi tenter de préserver un multilatéralisme fonctionnel, au moment où il est fragilisé. Cela n’aboutira pas par automatisme, car la réforme du Conseil est un verrou juridique et politique. Mais ce soutien, s’il devient constant, donne du poids à la relation et crédibilise l’Europe comme acteur, pas seulement comme marché.

Le “virage vers l’Inde” n’est pas une romance et ne sera pas confortable. Il y aura des frictions sur les droits de douane, les marchés publics, l’automobile, l’acier, les indications géographiques, les données, le climat. Mais l’alternative est plus coûteuse. Soit l’Europe accepte de rester dépendante d’un axe sino-américain où chacun pratique, à sa manière, une pression de plus en plus prédatrice. Soit elle construit un troisième pilier, suffisamment grand pour compter. L’Inde n’est pas une solution magique. Elle est une option stratégique réaliste.

Rocky Brokenbrain
Notoire pilier des comptoirs parisiens, telaviviens et new-yorkais, gaulliste d'extrême-gauche christo-païen tendance interplanétaire, Rocky Brokenbrain pratique avec assiduité une danse alambiquée et surnaturelle depuis son expulsion du ventre maternel sur une plage de Californie lors d'une free party. Zazou impénitent, il aime le rock'n roll dodécaphoniste, la guimauve à la vodka, les grands fauves amoureux et, entre deux transes, écrire à l'encre violette sur les romans, films, musiques et danses qu'il aime... ou pas.