Voyage à Alamût de Brion Gysin, trip critique dans la forteresse du contrôle, fais tourner !

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Un récit de voyage qui ressemble à une rumeur, une fête, une embuscade, et qui, sous la poussière et la vodka, reconstitue un schéma vieux comme le pouvoir… fabriquer l’obéissance par la vision. Ça plane pour eux !

“En levant la tête et en regardant presque droit dans la lumière, on remarquait que la Montagne du Lion était entaillée de profonds précipices tels que celui-ci, séparés par des crêtes abruptes. Le juchoir d’Alamût se dresse là, au milieu d’un décor dessiné par l’érosion sur des milliers d’années, se découpant sur les flancs de la montagne telle une forteresse naturelle, un promontoire où seuls les aigles songeraient à établir leur nid.”

En 1973, Brion Gysin part en Iran à la recherche d’Alamût, la forteresse mythique des Assassins. Vizirs, califes ou Croisés : nul n’était à l’abri de cette société secrète, fondée en 1090 par Hassan ibn al-Sabbah. Contre leur sacrifice, le Vieux de la montagne promettait le Paradis à ses fidèles. Ils en entrevoyaient les délices dans le jardin d’Alamût, initiés dans la volupté et l’ivresse de substances d’où ils tiendraient leur nom : « haschichins ». Pour Gysin, figure de la Beat Generation, la légende d’Alamût brûle de toutes les obsessions de la contre-culture : mystiques orientales, extase, drogues, hypnose du pouvoir, transgression des limites… Au bout de la route, il ne trouvera que des ruines. À moins qu’il ne reste, dans la nuit, des voix à écouter ?

brion gysin alamuth

« L’impuissance de l’homme à gouverner et à contenir ses sentiments, je l’appelle servitude. En effet, l’homme soumis aux sentiments ne dépend pas de lui-même mais de la fortune, dont le pouvoir sur lui est tel qu’il est souvent contraint de faire le pire même s’il voit le meilleur. » Spinoza, Éthique, IV, préface.

Une capsule temporelle. Tout un climat mental remonte à la surface. Voyage à Alamût de Brion Gysin est né d’un voyage en Perse qui ne cherche pas à documenter le monde mais à le percuter en mettant en scène. Ce n’est pas un carnet d’ethnologue, ni un récit de quête spiritualo-patrimoniale, plutôt un fragment beat tardif, lucide, qui avance au carburant du désir, de la fatigue, de l’ironie, des détours et d’un mythe désormais aimanté qui est Alamût, la forteresse supposée du Vieil Homme de la Montagne. Et le livre tient l’aimantation, car Gysin ne court pas après une ruine, mais après une forme. Il veut toucher du doigt cette invention politique archaïque qui ressemble étrangement à une modernité éternelle. Et il le fait par éclats, par scènes, par accélérations, comme si la route elle-même pratiquait déjà le cut-up.

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Alamût, demeure du Seigneur de la Montagne, haschischins, usine à consentement

Alamût, dans Voyage à Alamût, est un lieu, un point sur une carte autant qu’un mot-forteresse qui claque au vent comme une légende déjà ficelée. Et cette légende, Brion Gysin la prend à bras-le-corps parce qu’il sait sa performance. On raconte depuis des siècles que c’est là — plus ou moins là, quelque part dans ces reliefs où la géographie devient théologie — qu’aurait régné le Seigneur de la Montagne, dit le Vieil Homme de la Montagne, roi noir des Haschischins, chef des Assassins. Dans la version la plus toxique, donc la plus parfaite, il « fabrique » ses fidèles : il les drogue au haschisch, les plonge dans une expérience de paradis, puis les renvoie au monde comme on renvoie un projectile, chargés d’un ordre qui n’a plus besoin d’être justifié.

C’est précisément cette histoire — fragile au plan de l’histoire, increvable au plan de l’imaginaire — qui intéresse Brion Gysin. Car Alamût devient un dispositif mental, une machine à produire de l’obéissance par l’extase, un laboratoire ancien de ce que les années 1970 commencent à flairer partout : le contrôle… Le contrôle sous tant de différentes formes et expressions, mais le contrôle partout !

Aussi la drogue n’y est-elle plus un décor d’Orient, elle devient une technologie sociale sous forme de stimulus, illusion, promesse, mission. Le mythe dit, d’un bloc, ce que tant de récits modernes bégayent. On tient l’homme par la peur, comme dans les sociétés communistes, mais on peut le contrôler également par la vision qu’on lui injecte, notamment la vision d’un monde « plus vrai » que la vie ordinaire où la mort devient un simple passage tarifé.

Voilà pourquoi Brion Gysin n’a seulement fait un beau voyage, il réactive une obsession. Alamût devient la silhouette parfaite de toutes les chambres fermées, de toutes les sectes, de toutes les avant-gardes, de toutes les fraternités qui exigent le don total. Un château au-dessus des routes, une rumeur au-dessus des faits. Au centre, cette idée délicieusement scandaleuse, mais si New Age : l’illumination peut être un instrument, le mystique peut être un manager.

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Le road-trip comme performance ou l’Iran en plans serrés

Le génie du texte repose dans sa manière de se tenir à hauteur de corps à travers un halo poreux de chaleur, respiration, coups de fatigue, nerfs, excès, hôtels, chauffeurs, argent, fêtes, petites humiliations, grandes illuminations. Brion Gysin écrit de traverse par sauts, prises, brusques changements d’atmosphère. Non une fresque panoramique, une succession d’instantanés, avec comme filigrane conducteur la question : qui tient qui ?

C’est ainsi que la quête d’Alamût ne saurait se présenter comme une marche triomphale vers un Graal. Elle devient dans sa torsion une plongée en attraction étrange qui dévie tout… L’itinéraire se recompose, les intentions vacillent, l’aventure se charge d’ambiguïtés. Le voyage ne purifie pas, mais contamine. D’une contamination éminemment 70’s, produit qui mélange luxe et débrouille, culture et pulsion, curiosité et cynisme, fascination et malaise. Aucunement une carte postale psychédélique, mais un état d’esprit où tout est potentiellement hallucinogène — les mythes, les routes, les fêtes, les regards, les rapports de domination. Le réel est une surface instable ; l’écriture, un art de surfer sur l’instabilité sans l’aplatir. Cool.

Brion Gysin
William Burroughs et Brion Gysin.1959

Cut-up ou Alamût comme matrice du montage et de la manipulation

Si l’on lit Voyage à Alamût comme une simple dérive exotique, on rate sa pointe la plus gysinienne. Car le livre est aussi une manière d’exemplifier ce que Gysin et Burroughs ont compris au tournant des années 1960. Le langage est un champ de forces où la continuité du sens devient souvent une laisse.

Couper, mélanger, recoller revient à saboter les enchaînements trop propres, les récits verrouillés, les hypnotismes, les conditionnements. Or Alamût, dans la légende, est précisément l’endroit où l’on fabrique un récit unique, total, addictif ; un récit si puissant qu’il tient lieu de monde. Le cut-up, alors, devient presque l’inverse d’Alamût : non pas la production d’un mythe univoque, mais la dissémination, la rupture, la pluralité nerveuse.

La beauté paradoxale du livre tient à ce dialogue implicite entre Alamût comme mythe du contrôle et l’écriture de Gysin comme technique de désenvoûtement — un désenvoûtement qui passe par l’accélération, la collision, le montage, l’humour parfois cruel. Le lecteur n’en ressort pas désenvoûté, déconditionné, mais plus attentif aux drogues invisibles que sont les promesses, récits, appartenances, fidélités.

Brion Gysin
Brion Gysin et William Burroughs.1959

Dreamachine, paradis artificiels et mystique des années électriques

Impossible d’isoler ce texte de l’écosystème gysinien : poète, peintre, performeur, inventeur, figure magnétique. Même quand il raconte un trajet et des épisodes très concrets, on sent l’arrière-plan de la Dreamachine (la machine à visions), les expériences de perception, la croyance qu’un certain type de lumière, de rythme, de répétition peut modifier l’état mental. Bref, la conviction que l’esthétique n’est pas une décoration, mais une porte. Alamût est aussi une Dreamachine en tant que dispositif qui fabrique une expérience, fabrique une conviction, un comportement. Voilà donc le nœud du voyage, du livre : Brion Gysin n’oppose pas naïvement « art » et « manipulation » et, au contraire, suggère que les mêmes puissances traversent les deux. La question n’est plus : y a-t-il influence ?, mais : qui tient la manette, et à quelles fins ? Alors émerge la question qu’Alamût, comme symbole-lieu-forteresse du conditionnement spirituel, repose depuis mille ans : qu’est-ce qui, en nous, demande à être guidé ?

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Projection de Burroughs, Brion Gysin

Lecture et exposition – phases-faces d’une détox

Relire Brion Gysin aujourd’hui est utile, car il est un artiste de la connexion sémiologique et comportementale entre textes et images, entre techniques et mythes, extases et systèmes, voyages et laboratoires, manipulations et conditionnements. Son œuvre entière interroge une zone particulièrement palpitante par temps de réseaux sociaux, d’I.A., de manipulations généralisées des opinions et des affects qui est l’impalpable, voire l’intraçable locus solus où la liberté se diffracte en dépendance et où l’ouverture miroite en capture.

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A trip from here to there, Brion Gysin, 1958

Dans ce contexte, l’annonce d’une grande rétrospective parisienne — Brion Gysin. Le dernier musée, au Musée d’Art Moderne de Paris (10 avril – 12 juillet 2026) — donne un relief particulier à ce petit livre. Voyage à Alamût apparaît non comme une curiosité beat, mais comme un fragment central d’une œuvre qui n’a cessé d’explorer les technologies de l’esprit, qu’elles soient poétiques, lumineuses, narratives, manipulatrices ou mythologiques – autant d’adjectifs en cours de fusion afin de situer le régime de l’imaginaire post-humain. Alors brillera encore dans la poussière d’Alamût, d’une lueur mauvaise et miroitante, la seule question qui vaille : quelle est ta drogue et qui te la sert ?…

« Chacun a le pouvoir de se comprendre lui-même et de comprendre ses affects de façon claire et distincte, sinon totalement, du moins en partie, et il a par conséquent le pouvoir de faire en sorte d’avoir moins à les subir. » Éthique, V, prop. IV, scolie.

Voyage à Alamût de Brion Gysin, édition française aux éditions Allya, mars 2026 – prix: 9 €, 128 pages, ISBN: 979-10-304-1945-0

Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.