BD L’Ange corse : une grande fresque noire et sensuelle dans l’Indochine coloniale

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Ange corse bd
Extrait tome 2 "Opium"

À l’heure où les éditeurs préfèrent prolonger l’existence de héros bien installés, Futuropolis ose lancer un nouveau personnage de série : Ange, le Corse bien nommé. Un début de saga très prometteur, sur fond d’Indochine coloniale finissante.

Quand un éditeur annonce la naissance d’un nouveau « héros », la prudence reste de mise. Le premier tome sert souvent à installer un personnage, un décor, un contexte historique. Il faut alors attendre le second pour juger de la solidité de l’entreprise. Ce fut le cas pour L’Ange corse, dont le premier volet est paru en août 2025. À la lecture de ce deuxième tome, on peut désormais le dire : l’attente n’aura pas été vaine. Futuropolis tient là une série ambitieuse, romanesque et dense, dont les promesses se confirment nettement.

Qui dit série dit respect de quelques principes de base. À la manière des règles du théâtre classique, choisissons-en trois à notre tour.

Le premier est, sans conteste, la nécessité d’un héros original, d’une figure à laquelle on s’attache. Loulou Dédola et Luca Ferrara nous offrent ici un personnage dont la psychologie ne se livre que progressivement. Il y a d’abord son prénom : Ange. Tout un programme, légèrement trompeur, car notre homme n’a rien d’une créature parfaite, si ce n’est un physique capable de troubler bien des jeunes femmes. Blond, solide, doté d’un regard bleu ravageur, il dégage une prestance qui n’est pas sans rappeler celle de Largo Winch. Mais la comparaison s’arrête là. On ne sait pas encore tout de lui. On le découvre enfant, puis brusquement adulte, à la faveur d’une ellipse qu’un scénario habile vient peu à peu combler. Les révélations sont distillées avec soin, au fil des pages.

Ange n’apparaît pas encore installé dans sa vie. Il hésite entre le bien et le mal, entre la légalité et le banditisme. Homme en devenir, il échappe aux archétypes trop simples. C’est même l’un des grands attraits de cette série : assister à la construction d’un héros, ou peut-être d’un anti-héros, encore malléable. Fruste ou cynique ? Lucide ou idéaliste ? Les hésitations demeurent nombreuses pour le définir. Une certitude toutefois : il plaît, il intrigue, il attire. Et cette ambiguïté le rend immédiatement romanesque.

L'Ange corse extrait tome 1
Extrait du tome 1, Exode

Après le héros, il faut un lieu fort, si possible original. Les couvertures l’annoncent d’emblée : rizières, cases en bambou, chaleur moite, végétation lourde. Nous sommes en Asie, dans l’Indochine française. Plus précisément au Vietnam, à Saïgon comme dans les zones plus reculées d’un pays colonisé qui prépare, dans l’ombre, sa révolte. Il faut enfin une époque. Ce sera celle des années 1920 et 1930, ces décennies coloniales où le pouvoir français vacille déjà, pris entre la montée des aspirations indépendantistes et les compromissions d’un État local qui protège encore sa propre économie de l’opium, alors même que la métropole affiche d’autres principes. Tout un symbole du cynisme colonial.

Ange fait le lien entre ces deux mondes, la métropole et la colonie. Il est corse, comme l’indique le titre générique des albums, et son exil donne au récit sa première blessure. Contraint de fuir enfant à la suite d’une vendetta familiale, il est envoyé à Saïgon, où son passé finit par le rattraper. Recueilli par un père adoptif, il découvre peu à peu que celui-ci, riche commerçant ruiné, règne en réalité sur un univers de proxénétisme et de trafic d’opium, partagé violemment entre producteurs locaux, administration coloniale et réseaux mafieux corses. Dès lors, Ange évolue dans des milieux où la définition même de la légalité varie selon les intérêts en présence.

On pense parfois au Parrain de Francis Ford Coppola tant la description de ces univers est minutieuse, complexe, presque suffocante. Le récit, rythmé, nous entraîne dans les dessous d’une société coloniale aux abois : brillante sous les lambris dorés des salons où l’on danse, brutale dans les bars, les entrepôts et les ruelles où l’on exploite les jeunes femmes vietnamiennes. Cette dualité donne à la bande dessinée une force particulière. Elle mêle souffle romanesque et regard politique sans jamais sacrifier l’un à l’autre.

En montrant l’hypocrisie de l’État français et de ses représentants, les auteurs dressent un réquisitoire sévère contre le colonialisme. Loulou Dédola s’appuie sur des récits d’amitiés anciennes, sur des mémoires politiques et intimes, pour bâtir un scénario où s’entrelacent documentation historique, intrigue criminelle, violence sociale et, bien sûr, histoire d’amour. Car il ne faut pas l’oublier : Ange s’appelle Ange. Et sous la noirceur de l’époque, les auteurs n’abandonnent jamais tout à fait la promesse du romanesque.

L'Ange corse extrait tome 2
Extrait du tome 2, Opium

L’un des plaisirs de la bande dessinée consiste justement à raconter une histoire d’aventure tout en ouvrant plusieurs niveaux de lecture. L’Ange corse se lit comme un grand récit populaire, mais aussi comme une plongée dans les contradictions d’un monde colonial finissant. C’est cette épaisseur qui fait sa valeur.

En annonçant une série au long cours, Futuropolis prend un risque à rebours de bien des prudences éditoriales contemporaines. Mais ce pari paraît aujourd’hui justifié. Avec ce deuxième tome, L’Ange corse confirme qu’il ne s’agit pas d’un simple coup d’essai, mais bien d’une fresque ambitieuse, portée par un héros encore instable, un décor historique puissant et une vraie capacité à tenir le lecteur en haleine.

L’ANGE CORSE, de Loulou Dédola (scénario et dialogues), Luca Ferrara (dessin) et Gloria Martinelli (couleurs).
Deux tomes parus : Exode et Opium. Série prévue en six tomes. Éditions Futuropolis. 64 et 56 pages. 16 € chaque tome.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.