Carnac. Le musée suspendu ou la fin des équipements culturels pensés hors sol

1888
Musée de Préhistoire de Carnac
Musée de Préhistoire de Carnac

La suspension du projet de nouveau Musée de Préhistoire de Carnac par le maire récemment élu, Alexandre Lanoë, a stoppé un chantier. Ce faisant, il a brutalement rappelé une vérité que la France culturelle institutionnelle s’obstine trop souvent à contourner : un équipement ne devient pas légitime parce qu’il est beau sur plan, validé dans et par les bons circuits, entouré des bonnes signatures, adoubé par les experts, les collectivités, les administrations et les réseaux patrimoniaux. Il ne le devient que s’il rencontre réellement le territoire où il prétend s’installer. Autrement dit, quand il n’est pas conçu hors sol par une machine institutionnelle à produire des équipements sans souci de son incarnation in situ et in personae.

À Carnac, l’affaire est limpide. Le problème n’est pas qu’un nouveau musée ait été voulu. Le problème est qu’il ait pu être tenu pour légitime avant d’avoir été suffisamment démontré comme soutenable. Toute la difficulté est là. Non pas dans une opposition typiquement française entre amis de la culture et esprits comptables, mais dans l’écart entre une ambition patrimoniale pensée au sommet et ses conditions locales réelles d’acceptabilité politique, financière et démocratique.

D’emblée, il faut le dire : le projet n’avait rien d’idiot. Le musée actuel est réputé trop étroit, insuffisamment adapté à la richesse des collections, en décalage avec l’importance scientifique et touristique d’un site dont la portée a encore grandi avec l’inscription des mégalithes au patrimoine mondial de l’UNESCO (voir notre article). Doter Carnac d’un outil muséal solide, lisible, ambitieux, pouvait tout à fait se défendre. Il y avait là une logique patrimoniale, de transmission, de médiation – cohérence et sens.

Pour autant, la noblesse patrimoniale et scientifique d’un projet ne l’exonère pas du reste. Et c’est précisément ce reste que l’on traite trop souvent en annexe dans la fabrique française des grands équipements culturels. Comme s’il suffisait d’aligner patrimoine, architecture, État, partenaires et promesses de rayonnement pour que la légitimité descende naturellement sur le territoire comme une bénédiction administrative. Or une commune n’administre pas des maquettes, des communiqués et des rendus 3D, mais des charges, des arbitrages, des usages, des colères, des priorités concurrentes, des habitants bien réels.

Le projet de ce nouveau Musée de Préhistoire de Carnac était évalué entre 16 et 17 millions d’euros HT, souvent arrondis à 20 millions d’euros en coût global. Il devait être financé à hauteur de 8,5 millions d’euros par l’État, la Région Bretagne, le Département du Morbihan et AQTA, laissant plus de 8 millions d’euros à la charge de la commune, hors éventuel mécénat.

Soit 8 millions d’euros à la charge de la commune. Aussi la formule répétée du nouveau maire quant au « risque grave pour les finances de la commune » mérite-t-elle mieux que les haussements d’épaules condescendants qu’elle suscite chez certains. Car, enfin, le coût d’un équipement ne se résume jamais à son inauguration rêvée. Il y a l’investissement, bien sûr, puis le fonctionnement, l’entretien, les dépenses énergétiques, les charges de personnel, les imprévus, les glissements, les coûts indirects, les effets d’éviction qui pèsent d’autres politiques locales. C’est toute la différence entre un projet pensé à hauteur de dossier et un projet pensé à hauteur de commune. Soit 10, voire plus de 10 millions d’euros.

On constate ainsi que le point révélateur tient dans le décalage d’échelle et de focale. Le patrimoine concerné, surtout depuis sa reconnaissance par l’UNESCO, déborde très largement la seule commune de Carnac. Il engage un intérêt national, scientifique, touristique, patrimonial, presque diplomatique. Pourtant, le portage politique et le risque terminal demeurent pour plus de la moitié du financement localisés. C’est là que le montage commence à boiter. Lorsqu’un bien relève d’un prestige et d’un usage qui excèdent manifestement l’échelle communale, il est difficilement soutenable que la commune soit sommée d’en porter presque seule la part la plus risquée. On demande alors au local d’assumer financièrement un récit pensé à une autre altitude. Un récit pensé par d’autres, de lointains autres.

C’est ici que l’affaire devient plus intéressante qu’un simple bras de fer municipal. Le dossier de Carnac suggère qu’un équipement culturel ne devient pas légitime parce qu’il est validé par les circuits du ministère de la Culture, des DRAC, des experts et des collectivités ; il ne le devient pleinement que lorsqu’il parvient à faire territoire avec ceux qui vivent là. Hic et nunc. Cette locution paraît simple ; en réalité, elle est redoutable. Elle met en cause une vieille habitude française héritée de l’Ancien Régime qui consiste à produire la légitimité culturelle par le haut, dans un entre-soi de gens sérieux, cultivés, parfois sincères, mais souvent si bien accordés entre eux qu’ils en oublient de tester la validité politique de leur certitude au ras du sol.

Il ne s’agit pas ici de railler l’expertise ni de rêver une démocratie d’humeur où tout équipement culturel devrait se dissoudre dans l’opinion du moment. Ce serait absurde et dangereux. La culture a aussi pour fonction d’ouvrir, de déplacer, de hausser l’horizon. Certes, mais elle ne peut plus le faire selon un vieux régime de surplomb tranquillement condescendant. Elle ne peut plus présumer son bien-fondé. Elle doit désormais convaincre, démontrer, partager le risque, exposer clairement ses coûts, ses bénéfices, ses limites, et surtout prouver qu’elle n’écrase pas le reste sous prétexte qu’elle s’appelle culture.

C’est pourquoi les deux camps ont raison, chacun au regard d’un versant du dossier. Les défenseurs rappellent avec raison qu’un territoire de cette importance ne peut durablement s’appuyer sur un musée sous-dimensionné. Les partisans de la suspension ont raison, eux aussi, de soutenir qu’une petite commune n’a pas vocation à se mettre en déséquilibre au nom d’un projet dont la portée dépasse sa propre échelle. Il ne sert à rien de moraliser cette contradiction, il convient de la gouverner.

C’est là que se joue la question d’une gouvernance culturelle juste. Un projet n’est pas juste parce qu’il est culturel. Il n’est pas juste davantage parce qu’il est ambitieux, patrimonial ou visuellement impressionnant. Il le devient lorsqu’il est rigoureusement ajusté à ses conditions locales de possibilité. C’est beaucoup moins romantique qu’un grand récit ministériel pétri de rayonnement par des narratifs de l’évidence. Mais c’est plus en phase avec les conditions de la réalité.

Ajusté, cela veut dire quoi ? Cela veut dire que son coût réel doit être dit sans fard, que le fonctionnement doit être regardé avec autant d’attention que la construction, que le portage doit être réparti à la hauteur des bénéfices attendus, que la commune ne doit pas se retrouver seule à payer, directement ou indirectement, pour un dispositif pensé au nom d’un intérêt beaucoup plus vaste qu’elle. Que les habitants ne peuvent plus être convoqués en fin de chaîne comme simple décor civique chargé d’applaudir un rôti déjà ficelé.

Sous cet angle, le vote local qui a débouté l’ancien maire favorable à ce nouveau musée n’apparaîtra comme une malheureuse rechute anti-culturelle qu’aux esprits confits en certitude d’être les remparts de la démocratie culturelle. Ne leur en déplaise, ce vote peut être lu comme une objection démocratique rationnelle. Les électeurs n’ont pas nécessairement rejeté le principe d’un musée. Peut-être et sans doute ont-ils refusé un projet perçu comme trop lourd, incertain, peu ajusté à la vie concrète de la commune. Or, ce n’est pas un détail. Peut-être est-ce même la donnée politique décisive. Pendant longtemps, la culture institutionnelle incarnée par le ministère de la Culture et les DRAC a bénéficié d’un tel prestige que son extension semblait par nature bénéfique. Ce temps est fini ; ou plutôt, il devrait l’être.

Car l’affaire de Carnac révèle aussi une fatigue plus générale. Celle des équipements culturels pensés en vase clos, selon une rationalité patrimoniale, administrative ou architecturale qui finit par se suffire à elle-même. Le projet est cohérent pour ses promoteurs, donc il est supposé légitime. Il est bien dessiné, (plus ou moins) bien subventionné, argumenté avec les éléments de langage nécessaires dans les réunions de partenaires, donc il est censé aller de soi, s’imposer de soi. Puis vient le territoire réel, avec ses doutes, ses priorités, ses seuils de tolérance, sa mémoire politique ; et une certaine élite institutionnelle découvre avec un étonnement quasi offusqué que le peuple n’a pas lu la note d’intention. Diantre.

La véritable sortie par le haut n’est donc ni l’abandon triomphant ni la reprise à l’identique. Ce serait trop simple, et trop français encore dans le réflexe du coup de menton. La seule issue sérieuse passe par une reformulation profonde qui consiste à redimensionner le projet, le phaser, répartir autrement son portage, renforcer la part structurelle de l’État, des collectivités partenaires et des acteurs scientifiques. Clarifier ce que l’on veut réellement construire : un signal prestigieux ou un service public patrimonial. La nuance est décisive. Dans le premier cas, on fabrique de la défiance ; dans le second, on peut encore produire de l’adhésion.

Le bon projet pour Carnac n’est sans doute pas le plus spectaculaire. C’est celui qui saura assurer la transmission et la médiation d’un patrimoine exceptionnel sans faire peser sur la commune un risque conçu à une autre échelle qu’elle. Autrement dit, un projet moins hors sol, moins démonstratif, moins enchanté de lui-même, mais plus juste, plus justement immanent.

Il faut derechef rappeler une évidence que l’administration culturelle adore souvent oublier quand elle s’enivre de sa propre cohérence : les habitants ne sont pas le supplément d’âme du dossier. Ils en sont la condition de validité. Un projet culturel ne devient pas bon parce qu’il élève symboliquement un territoire. Il devient bon et désirable lorsqu’il démontre qu’il peut coexister avec la vie ordinaire de ceux qui l’habitent, sans aspirer leurs marges de manœuvre, sans rogner les autres priorités, ni exiger d’eux qu’ils paient seuls, sous forme budgétaire ou politique, une ambition qu’on leur a surtout présentée comme évidente. Voire même qu’il les enrichisse, au sens propre comme au figuré.

Le paradoxe de Carnac est donc éclairant. Le patrimoine y appelle incontestablement un effort de valorisation plus fort. Cependant cet effort ne peut être légitime qu’à la condition d’être plus rigoureux que d’ordinaire dans son montage, plus modeste dans son échelle, plus partagé dans sa gouvernance, et plus probant dans sa soutenabilité. Le prestige patrimonial ne dispense pas de la démocratie locale ; il l’oblige au contraire à un supplément de précision, de modestie et de justice.

L’affaire dépasse ainsi largement Carnac. Elle dit quelque chose de la fin d’un cycle. Ce cycle où l’ambition culturelle suffisait à produire sa propre légitimité. Désormais, surtout dans les petites collectivités, un équipement culturel important doit faire la preuve de sa justesse institutionnelle. Il doit montrer non seulement ce qu’il promet, mais ce qu’il coûte, ce qu’il engage, ce qu’il protège et ce qu’il n’hypothèque pas. Autrement dit, le temps semble venu cesser de prendre les électeurs pour des incapables politiques dès lors qu’ils ne ratifient pas le scénario préféré des circuits institutionnels.

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Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.