Dans ce polar historique et social, Labiano et Pelaez nous livrent un visage sombre de l’Amérique des années 1920, quand racisme et haine se confondent. Sombre et glaçant.
Dans un entretien accordé à la revue America (*), l’écrivaine, Prix Nobel, Toni Morrison expliquait que le racisme anti noir américain était la conséquence d’une manœuvre des riches blancs pour contenter les pauvres blancs, et offrir à ces derniers « que l’on appelle « Petits Blancs », une parcelle de pouvoir, l’illusion d’une supériorité. Les Blancs ne sont pas devenus plus riches. Au contraire ils sont restés pauvres. Mais ils avaient désormais un statut : ils pouvaient regarder de haut d’autres pauvres ».
Ce racisme artificiel créé pour assurer une domination économique et sociale au sein même de la « race blanche » est au cœur de cette BD, ancrée dans les états du Sud des États-Unis, soixante ans après la fin de la guerre de Sécession. Nous sommes en 1926, dans la ville de Savannah, en Géorgie, dans ce que l’on appelle la « Bible Belt ». L’esclavage est aboli, mais pas la politique de ségrégation qui donne le pouvoir aux riches propriétaires blancs.
Les images du passé mythifié ne sont jamais éloignées : au loin, accrochée aux branches d’un arbre gigantesque, une balançoire, oscille dans le vent. Juste à côté une silhouette se détache, sur le ciel uni : un homme est pendu. Il est noir. Première page et premières cases, témoins d’une société de violence où prédomine la haine : « Ne sous estime jamais le ressentiment des blancs (…). Chez les pèquenauds, il vire à la haine car vos visages et votre couleur de peau les renvoient à leur humiliation », déclare un propriétaire à son employé métis, Zacharie, jeune homme rebelle, qui veut changer les choses. C’est cette haine qui domine tout au long du récit, d’autant plus violente qu’elle est portée par des pauvres hères au passé douteux avec un slogan clamé par le pasteur véreux, Leer : « À chacun sa rivière ». On ne doit jamais quitter la place assignée par le Créateur à ses sujets.

À la suite d’un nouveau lynchage, un officier du FBI, Jonathan David, est envoyé sur place pour enquêter sur la mort suspecte d’un ouvrier noir, Malcolm. Ses investigations amènent le flic à côtoyer les habitants d’une ville gangrénée par la misère où « Petits Blancs » manipulés aisément par les hommes cagoulés du Ku Klux Klan, chassent les plus pauvres qu’eux. Hugues Labiano n’a pas son pareil pour peindre la noirceur des situations et des êtres. Lui qui dessina notamment L’étoile du Désert, empli de la culture américaine, adore assombrir ses images contrastées où les ombres accentuent les faciès d’individus haineux. Les couleurs sourdes de Jérôme Maffre participent à créer une ambiance crépusculaire. Même en plein jour, il semble faire nuit. L’obscurantisme est partout.
Le récit privilégie la tension et mélange les genres. Pendant que le flic poursuit son enquête, un criminel, Travis Hart, s’est évadé et ne rêve que de retourner à Savannah pour se venger. Le scénario de Pelaez décrit les peurs aux multiples origines: peur du criminel, peur du flic, peur de la vengeance divine, peur de l’intolérance religieuse. Chaque personnage est empêché de vivre par une idéologie ambiante mortifère et paralysante. L’enquête policière se double alors d’une fresque sociale et historique glaçante.

Au Sud l’Agonie est le deuxième opus indépendant de la trilogie intitulée « Trois touches de noir » inaugurée en 2024 avec Quelque chose de froid. Il est impossible en lisant ces ouvrages et les pages documentaires ajoutées de Philippe Pelaez de ne pas faire le lien avec l’actualité et « ces raclures blanches fières de l’être, ceux que Donald Trump va courtiser et séduire au cours des campagnes électorales », Trump, qui comme le pasteur Leer, attise la haine pour détourner le regard sur ses turpitudes. Et inventer un passé magnifié. Ou chacun a sa rivière. Quitte à s’y noyer.
Au Sud, l’agonie. Scénario: Philippe Pelaez. Dessin : Hugues Labiano. Couleur : Jérôme Maffre. Éditions Glénat. 54 pages. 16€. Il existe une version de luxe noir et blanc, grand format. 30€. Parution : 14 janvier 2026. Feuilleter
(*) Revue America. N°1; Printemps 2017. Page 31.
